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L'objectivité est-elle donnée dans l'expérience sensible ou résulte-t-elle des progrès de la recherche scientifique ?

Publié le 28/09/2009

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  Si l’on dit d’un jugement qu’il est objectif, c’est qu’il ne dépend pas de celui qui l’a énoncé, qu’il n’est pas subjectif. Au contraire, vaut pour tout sujet, n’est pas relatif à eux, et ce qu’il énonce peut être attribué à l’objet du jugement et non à son sujet d’énonciation. Ainsi on dira qu’une pomme est objectivement lourde ou composée de pépins, et que ce n’est que subjectivement, selon les goûts de chacun, qu’elle est bonne ou mauvaise. Mais si l’objectivité désigne ainsi ce qui appartient réellement aux objets du monde qui nous entoure, il semble que la seule manière d’y avoir accès est de passer par l’expérience sensible. En effet, celle-ci représente apparemment la seule source de connaissance sur ce qui nous entoure, sur le monde réel dans lequel nous sommes plongés. Sans la vue ni le toucher ni le goût, nous ne saurions jamais ce qu’est une pomme ni un corps en général : c’est dans l’expérience sensible que semble donnée l’objectivité, le travail de la science étant de trier et d’ordonner les renseignements qu’elle fournit.

  Mais on parle ici de recherche scientifique en progrès. Cela suppose une certaine évolution des sciences, c’est-à-dire des ensembles théoriques qui décrivent le monde réel avec des lois universelles liant entre eux les phénomènes. Or, dans cette évolution, ces renseignements apparemment objectifs que donne l’expérience sensibles sont souvent remis en cause. Si pendant longtemps on s’est fondé sur ce qui semblait objectif dans notre vision de la Terre, c’est-à-dire son immobilité, l’astronomie a, avec Copernic et Galilée, pour des raisons théoriques de simplicité de description des mouvements astraux, considéré que cette immobilité n’était qu’un effet de notre subjectivité : nous voyons la Terre immobile parce que nous sommes emportés par son mouvement, mais elle est en réalité en orbite autour du Soleil. Le principe de relativité du mouvement énoncé par Galilée a ainsi déplacé la frontière entre objectivité et la subjectivité. Il semblerait alors que l’objectivité soit désignée par la propre dynamique des sciences, et donc soit quelque chose de construit par la recherche, un effet de l’activité scientifique.

  Néanmoins, lorsque Copernic et Galilée déplacent le centre de l’Univers pour des raisons de simplicité des théories, ils ne s’en appuient pas moins sur l’expérience sensible que l’on fait des astres, et prétendent découvrir et non inventer leur objet (l’organisation du système solaire). Ce problème, qui relève de la philosophie des sciences et de la connaissance, est donc de savoir en quelle mesure l’objectivité nécessaire à tout discours scientifique lui est donnée et en quelle mesure elle la construit : la recherche scientifique révèle-t-elle ses objets à partir de cette source objective de connaissances qu’est l’expérience sensible ou les produit-elle par sa propre activité ?

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« II./ L'activité de l'entendement dans la constitution de l'objectivité de l'expérience sensible. A./ Reprenons l'exemple de la pomme. Lorsque je la perçois, quelles sont mes données sensorielles ? Un peu devert, de rouge et de reflets, organisés en forme circulaire par la vue, une sensation de dureté au toucher, un goutacide au goût. Rien dans ces données me dit que la pomme est un objet différent de ce qui l'entoure, ni qu'elleexiste toujours si je me détourne d'elle. Rien ne me dit non plus que cette somme de perceptions interagit avec cequi l'entoure, que les reflets sont dus à la luminosité ou sa pesanteur à l'attraction terrestre. Lorsque je fais uneexpérience d'un objet, de nombreuses croyances relatives à cet objet qui permettent de le considérer comme unobjet et donc d'en tirer des connaissances, ne proviennent pas des données des sens mais de nous-mêmes.B./ Ainsi, on peut, en déterminant quelles sont les conditions pour rendre une expérience des objets des senspossibles, déterminer quelle part y joue notre propre activité rationnelle, notre entendement. C'est la tachequ'affronte Kant dans La Critique de la raison pure . Dans la deuxième préface, il écrit ainsi que « les objets, ou, ce qui est équivalent, l'expérience , dans laquelle seule ils sont connus (en tant qu'objets donnés) se règlent sur des concepts » ce qui est plus probable que de penser que ce sont les concepts de l'entendement qui se calquent surles objets déjà constitués et fournit par l'expérience sensible « parce que l'expérience elle-même est un mode deconnaissance qui requiert l'entendement, duquel il me faut présupposer la règle en moi-même, avant même que lesobjets me soient donnés, par conséquent a priori . » A priori désigne ici ce qui ne dépend pas et ne dérive pas de l'expérience sensible. Si l'expérience est une connaissance, c'est parce qu'elle est informée, modelée par lesconcepts de l'entendement. Autrement dit, l'objectivité de l'expérience sensible existe, mais parce qu'elle estconstituée et non donnée dans les simples data sensoriels (les phénomènes), et constituée par l'esprit de celui quifait l'expérience.C./ Ces concepts fondamentaux de l'entendement, les catégories, qui déterminent toute expérience possible, sontdonc les règles à partir desquelles vont pouvoir s'énoncer les lois des sciences de la nature qui relient plusieursphénomènes entre eux. Mais si les lois de l'entendement énoncent par exemple qu'il existe un lien causal nécessaireentre deux objets, elles ne disent pas quelle forme prend ce lien, elles ne décrivent pas les lois particulières de lanature : « des lois particulières ne peuvent être complètement dérivées des catégories, bien qu'elles leur soient toutes soumis dans leur ensemble. Il faut que l'expérience intervienne pour apprendre à connaître ces dernièreslois » écrit Kant à la fin du livre I de l'Analytique transcendantale, deuxième partie de la Critique de la raison pure . Or la recherche scientifique vise précisément à déterminer ces lois particulières : Newton n'a pas seulementdécouvert qu'il existe un lien causal entre la pomme et la Terre, mais que ce lien est proportionnel à une constantede gravitation par la masse de la pomme multipliée par celle de la Terre, et inversement proportionnelle au carré ladistance entre les deux objets. Les objets des sciences sont donc pour elles déjà constituée dans l'expériencesensible informée par l'entendement, mais elles doivent en passer par cette expérience pour accomplir des progrès.Pour elles, donc, l'objectivité est bien donnée dans l'expérience sensible. Mais puisque cette objectivité est produitepar l'entendement le scientifique doit comprendre, comme Kant l'écrit dans la deuxième préface : « que la raison nevoit que ce qu'elle produit elle-même selon son projet » et qu'elle doit donc « forcer la nature à répondre à sesquestions mais non pas se laisser guider uniquement par elle pour ainsi dire à la laisse. […] La raison doit s'adresserà la nature en tenant d'une main ses principes et de l'autre main l'expérimentation qu'elle a conçues d'après cesprincipes. » On peut donc dire qu'il y a bien une constitution dans l'expérience d'objets, mais que l'objectivité, comprise commecondition pour qu'il y existe des objets et donc ce que l'on eut attribué réellement à tout objet, ne résulte pas pourautant de la recherche scientifique et de ses progrès, mais de l'activité de l'entendement. Pourtant, cela nousamène à réfléchir sur le rôle de l'expérimentation scientifique qui, à partir des principes de l'entendement, agit sur lanature pour provoquer ses propres expériences. N'y a-t-il pas alors une constitution de l'objectivité qui résulteraitde l'activité proprement scientifique elle-même ? III./ L'objectivité scientifique produite par l'activité scientifique. A./ Il faut remarquer la recherche scientifique consiste à vérifier, par l'expérience, des théories qui énoncent des loisuniverselles. Il semble donc que si l'on ne trouvait pas dans l'expérience sensible quelque chose comme des objets,la recherche scientifique serait impossible puisque ne pourrait vérifier que les phénomènes se comportent comme leprédit la théorie. L'objectivité semble donc devoir être donnée avant toute activité théorique. Mais en réalité, lesobjets que les théories essayent de décrire n'existent jamais réellement tel quel dans l'expérience sensible. Ladynamique par exemple décrit le mouvement de points matériels soumis à différentes forces. Or on n'observe biendes pommes, des rivières et des chameaux dans l'expérience sensible, mais ni points matériels ni forces. Il fautemployer, pour vérifier les hypothèses de la dynamique, des billes, des plans inclinés, des aimants, descondensateurs électriques, etc., afin de se rapprocher le plus possible des objets théoriques ; sinon les frottements,les particularités des objets de l'expérience sensible, la sensibilité aux conditions initiales, etc., empêcheraient dejamais pouvoir vérifier ou infirmer une quelconque théorie. Il semble que la recherche scientifique doit créer lesréalités dont elle se sert pour accomplir son programme, et qu'une expérience n'est réellement scientifique que si elleproduit elle-même rationnellement et techniquement ses objets.B./ L'épistémologue Gaston Bachelard résume cette idée dans un de ses Etudes intitulée « Lumière et substance » : « en fait, les lois causales s‘apprennent sur des phénomènes techniques plutôt que sur des phénomènes naturels. »Sans un tube de Newton ou faire le vide on ne pourra jamais constater qu'une plume chute aussi vite qu'un poids decent kilos à la surface de la Terre, car les forces de frottements infirmeront toujours, dans l'expérience sensibleimmédiate cette réalité : « l'expérimentation contemporaine est de toute évidence fondée sur une hétérogénéité del'expérience sensible.[…] Toujours l'expérimentation sort du domaine de l'observation première, au point qu'on puissedire que l'expérimentation cherche plutôt à contredire l'observation qu'à la confirmer. » »

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