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Merleau-Ponty, La Prose du monde

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merleau

« L'algorithme, le projet d'une langue universelle, c'est la révolte contre le langage donné. On ne veut pas dépendre de ses confusions, on veut le refaire à la mesure de la vérité, le redéfinir selon la pensée de Dieu, recommencer à zéro l'histoire de la parole, ou plutôt arracher la parole à l'histoire. La parole de Dieu, ce langage avant le langage que nous supposons toujours, on ne la trouve plus dans les langues existantes, ni mêlée à l'histoire et au monde. C'est le verbe intérieur qui est juge de ce verbe extérieur. En ce sens, on est à l'opposé des croyances magiques qui mettent le mot soleil dans le soleil. Cependant, créé par Dieu avec le monde, véhiculé par lui et reçu par nous comme un messie, ou préparé dans l'entendement de Dieu par le système des possibles qui enveloppe éminemment notre monde confus et retrouvé par la réflexion de l'homme qui ordonne au nom de cette instance intérieure le chaos des langues historiques, le langage en tous cas ressemble aux choses et aux idées qu'il exprime, il est la doublure de l'être, et l'on ne conçoit pas de choses ou d'idées qui viennent au monde sans mots. Qu'il soit mythique ou intelligible, il y a un lieu où tout ce qui est ou qui sera, se prépare en même temps à être dit. «

Merleau-Ponty, La Prose du monde,

© Gallimard, collection « Tel «, 1969, p. 10.

Commentaire de texte

« Textes commentés 37 Dans ce texte, Merleau-Ponty exprime la solidarité entre deux idées qu'il entend refuser : l'idée que le langage donné serait insuffisant et qu'il faudrait lui substituer un langage construit (première partie), et l'idée que la pensée puisse se passer du langage (seconde partie, à partir de« c'est le verbe intérieur. .. » ). Ainsi Merleau-Ponty revient-il d'abord sur l'ambition d'une langue universelle à construire, et en dégage les présupposés : vouloir substituer au langage donné une langue universelle, c'est dénoncer les confusions du langage comme une déviance par rapport à une norme ( « à la mesure de » ; « redéfinir selon ») qui serait une norme parfaite (ce qu'exprime l'intervention de la métaphore divine). Or cette norme parfaite est introuvable ( « on ne la trouve plus ... » ), et en tant que telle elle relève de l'utopie rousseauiste du commencement, de la suppression du temps ( « arracher la parole à l'histoire » ), alors que c'est au contraire l'histoire qui fait le langage. Aussi Merleau-Ponty, dans un second temps, veut-il substituer à cette norme introuvable et utopique une autre norme (le « verbe intérieur») qui exprime l'idée qu'il n'y a pas de pensée sans langage, que la pensée est un verbe intérieur. Laissant alors de côté la question de l'origine entre Descartes et Leibniz ( « créé par Dieu ... ou préparé ... le langage en tous cas » ), et prenant acte de la sédimentation de la langue dans l'histoire, Merleau-Ponty exprime sa thèse : le langage est la doublure de l'être. Métaphore de l'intériorité et d'une distinction sans séparation, cette expression est celle de l'intimité du langage, qui n'est pas un instrument, mais le lieu même de l'intimité de l'être. Dans une tonalité finale qui rappelle assez Hegel (cf. texte n° 2) le texte se clôt sur un double renforcement de la thèse : non seulement le langage est la condition de la pensée(« on ne conçoit pas ... sans ... »), mais encore tout peut être dit, ce qui signifie qu'il n'y a pas d'ineffable, et qu'on ne peut invoquer ce dernier comme un refuge contre le langage 1 donné, ni contre le langage tout court. i »

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