Devoir de Philosophie

Qui nous dicte nos devoirs ?

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..? » - « Qui nous dicte en droit ? ».La première question n'appelle qu'une énumération empirique : notre devoir nous est dicté de tous côtés : par nos parents, par nos maîtres, par notre directeur de conscience le cas échéant, par les « moralistes », par les journaux, par les écrivains qui, dans le roman, le théâtre, le cinéma, posent des problèmes de morale. Ce ne sont pas là d'ailleurs des autorités ayant qualité pour régler notre conduite, mais seulement des intermédiaires qui nous transmettent les commandements de cette prétendue autorité qu'il nous faut maintenant identifier.2° Si nous examinons les diverses réponses possibles, la première qui nous vienne à l'esprit est que notre devoir nous est dicté par la voix de notre conscience. Toute métaphore mise à part, cela signifie que nous sommes capables d'éprouver toute une gamme de sentiments particuliers, dont le sentiment du devoir n'est qu'une espèce, à côté de sentiment de l'honneur, du respect du sacré, de l'amour de la patrie, de l'admiration pour la beauté, de la foi religieuse. Tous ces sentiments ont ce caractère commun d'être, au sens fort, désintéressés, d'exprimer une sorte d'inclination, de déférence à l'égard de valeurs transcendantes qui sont la source d'obligations absolues : on dit bien « Dieu le veut », « l'honneur commande », « noblesse oblige », « cela se doit », « ma conscience ne me le permet pas ».S'il existe pour moi des valeurs, c'est bien parce que je les accepte moi-même, en conscience : le prestige d'une autorité n'existe que parce qu'elle est reconnue. La question se pose alors de savoir pourquoi de moi-même, sans que nulle force m'y contraigne, sans que j'y trouve aucun intérêt, j'accepte de me soumettre, de me dévouer, de me sacrifier.3° Une réponse, ici encore, vient d'abord à l'esprit : c'est parce que j'ai été formé, éduqué de la sorte, parce que la société qui m'entoure et qui m'instruit m'a inculqué ce que dans d'autres circonstances j'appellerais des préjugés; il m'est bien arrivé par exemple d'admirer un être humain, une oeuvre d'art, un livre, parce que je n'avais cessé de les entendre admirer autour de moi, jusqu'au jour où j'ai décidé de rejeter ces idées reçues pour former librement mon jugement.

« me sacrifier. 3° Une réponse, ici encore, vient d'abord à l'esprit : c'est parce que j'ai été formé, éduqué de la sorte, parce que lasociété qui m'entoure et qui m'instruit m'a inculqué ce que dans d'autres circonstances j'appellerais des préjugés; ilm'est bien arrivé par exemple d'admirer un être humain, une oeuvre d'art, un livre, parce que je n'avais cessé de lesentendre admirer autour de moi, jusqu'au jour où j'ai décidé de rejeter ces idées reçues pour former librement monjugement. Je puis considérer que l'honneur est un préjugé de caste qui n'a de force que dans certains milieuxtraditionalistes. Je puis me demander comment je jugerais Y Iliade, la Joconde, ou la Neuvième Symphonie si cesoeuvres ne m'étaient pas parvenues entourées d'un cortège d'admirateurs. Descartes avait pris pour règle de «retenir constamment la religion en laquelle Dieu [lui] avait fait la grâce de [l'] instruire dès [son] enfance »; etVoltaire fait bien dire à Zaïre :« J'eusse été près du Gange esclave des faux dieux, Chrétienne dans Paris, musulmane en ces lieux ».Un moraliste a même pu dire que la morale est « le préjugé du bien ». Il est bien vrai que la philosophie nous enseigne, comme dit aussi Descartes,à « ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la [connaisse]évidemment être telle », mais ce que je connais évidemment être vrai, cesont les vérités démontrables, rationnelles ; elles seules survivront à l'épreuvedu doute; mais non ces croyances, si fortes soient-elles, qui par définitionsont acceptées par moi sans pouvoir être justifiées. 4° Tenons-nous en à ce qui concerne le présent sujet, c'est-à-dire auxvérités morales, et plus précisément à ces propositions qui énoncent notre «devoir ». Sont-elles de simples « préjugés de l'éducation? ».Agir par devoir, c'est agir sans y avoir intérêt, sans y être poussé par aucuneinclination personnelle. Un marchand qui ne trompe pas sur la valeur de samarchandise pour garder sa clientèle, un philanthrope qui fait la charité parcequ'il souffre de voir des malheureux autour de lui — ce sont des exemples deKant — n'agissent pas par devoir. Celui qui agit par devoir n'a qu'une raisonde le faire, c'est qu'« il le faut », autrement dit c'est parce qu'il estime quec'est une loi, c'est-à-dire une règle qui vaut pour tout homme,universellement. Penser qu'une règle est valable universellement, c'estprécisément refuser de la tenir pour un préjugé, un préjugé étant une opinionreçue par tel ou tel selon les hasards de sa naissance et de son éducation.Nous ne savons pas encore ce que prescrira une telle loi, mais nous savonsque si quelque chose peut être prescrit inconditionnellement c'est assurément ce qui peut être prescrit universellement. Le seul devoir qu'on puisse concevoir, c'est le devoir d'obéir à la loi, s'il y aune loi. On s'étonnera peut-être qu'un homme, être libre et raisonnable, se soumette librement à une loi au lieud'agir selon son caprice. Mais on comprendra à la réflexion qu'agir selon son caprice n'est pas être libre, mais aucontraire être asservi à tous les hasards ; l'homme, être raisonnable, est libre lorsqu'il vit selon la raison, c'est-à-dire lorsqu'il agit comme agirait tout être raisonnable, donc selon une règle universelle, selon une loi. L'homme libreest celui qui agit selon une loi, mais une loi qu'il se donne à lui-même; c'est ce qu'on appelle L'autonomie. Poursavoir quel est mon devoir, en chaque circonstance, je dois donc me demander quelle loi j'établirais si j'étaislégislateur d'une cité d'êtres raisonnables. « Agis toujours, dit Kant, comme si la maxime de ton acte pouvait êtreérigée en loi universelle. » 2. Le problème pratique. Comment déterminer mon devoir dans chaque cas singulier ? 1° Nous avons jusqu'ici justifié le devoir quant à sa forme : nous avons montré comment étaient possibles engénéral des impératifs catégoriques. Il s'agit de savoir ce que prescrivent ces impératifs dans chaque cas singulier.L'objet d'un impératif catégorique ne peut être qu'un absolu, une chose bonne en soi et non pas bonne parce qu'elleest utile, une chose qui soit « une fin en soi ». L'être pour qui seul un impératif catégorique existe, en l'espècel'homme, être raisonnable et libre, est aussi le seul être qui puisse être l'objet de cet impératif catégorique. L'hommeest donc à la fois le sujet et l'objet, le principe et la fin du devoir, de tout devoir; le devoir est à la fois ce quis'impose à l'homme et ce qui impose le respect de l'homme. Ainsi s'explique la seconde formule kantienne : « Agistoujours de façon à considérer l'humanité, en toi comme chez autrui, non seulement comme un moyen, mais toujoursaussi en même temps comme une fin ». Ainsi se justifient, pour parler de façon plus scolaire, les devoirs envers soi-même comme les devoirs envers autrui. »

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