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Article de presse: Sali Berisha l'homme qui voulait être le héros de l'Albanie postcommuniste

Publié le 22/02/2012

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albanie
23 juillet 1997 - En fils de paysan qu'il est, Sali Berisha a tenu sa parole. Il a démissionné, mercredi 23 juillet, de ses fonctions de président de la République d'Albanie. M. Berisha n'avait pas d'autre issue après le cuisant désaveu enregistré le 29 juin aux élections législatives anticipées qu'il avait été contraint de convoquer. Sali Berisha laisse un pays exsangue, dans une situation chaotique dont le bilan, depuis mars, est de plus de 1 600 victimes. Triste fin politique pour ce médecin cardiologue de cinquante-trois ans qui, il y a cinq ans, accédait à la présidence en étant porteur des espoirs d'un pays que quarante-six ans de dictature communiste avait transformé en un blockhaus hors du monde et du temps. Issu d'une famille de paysans de Tropoja, dans les montagnes du Nord, Sali Berisha avait été un étudiant modèle et travailleur, bénéficiaire de la promotion sociale que le Parti du travail réservait aux fils les plus méritants du peuple. Il eut le privilège de voyager à l'étranger, notamment en France, où il a complété sa formation médicale. Bien que n'ayant jamais appartenu à la haute hiérarchie communiste, en tant que secrétaire de cellule à l'université, il était un membre zélé, faisant la chasse aux pantalons trop étroits et aux cheveux trop longs. " Ambitieux, énergique, malade de pouvoir, il l'a toujours cherché et a changé de bord lorsqu'il s'est rendu compte que l'avenir était du côté des étudiants en révolte et non plus d'un régime moribond", se souvient Frrok Cupi, journaliste et pendant longtemps compagnon de lutte de Sali Berisha, avant de s'opposer à lui et de devoir quitter le pays pendant un an. "Politique de l'arrogance" Après l'instauration du multipartisme le 11 décembre 1990, Sali Berisha prend la tête du Parti démocratique, fer de lance de la contestation contre Ramiz Alia, le successeur d'Enver Hodja. Courageux, lyrique, populiste, il emporte l'adhésion. Cela ne lui suffit pas pour gagner les premières élections libres en 1991. Le succès viendra un an plus tard et, avec lui, la reconnaissance internationale. Considéré il y a cinq ans comme le "libérateur du communisme", il apparaît aujourd'hui comme le fossoyeur d'un rêve qui s'est terminé dans l'autoritarisme, la gabegie, le sang et l'anarchie. Sali Berisha ne cessait de répéter : "Nous sommes opposants mais frères". Ou encore : "Nous avons tous souffert du communisme et nous sommes tous responsables". Et pourtant, il a été incapable de mettre en oeuvre la réconciliation. Dès qu'il a été au pouvoir, son credo a été l'anticommunisme viscéral. "Otage d'une éducation bolchévique, il en connaissait parfaitement tous les fonctionnements et les a utilisés pour masquer une absence de projet, pour combler un vide. Il a été capable de gagner mais incapable d'assumer sa victoire", estime un autre de ses proches, l'écrivain Preç Zogaj. Cet ancien ministre de la culture ajoute : "Il a appliqué la politique de l'arrogance, constitué un gouvernement de clans, népotique". Ses détracteurs au sein de son propre parti ont tous fini par s'en aller, à tel point qu'il est resté le seul parmi les membres fondateurs. Il n'y eut pas moins de quatre scissions en cinq ans. Son entourage s'est finalement réduit à un cercle de courtisans et de profiteurs. Dans ces conditions, Sali Berisha n'a pas su s'opposer au piège des sociétés financières pyramidales qui allaient le conduire à sa perte. L'embargo contre la Serbie avait permis à tous les trafiquants d'utiliser les routes albanaises, laissant de ce fait d'énormes quantités d'argent dans le pays. Ce qui lui a permis de vivre dans une euphorie trompeuse et au gouvernement de croire qu'il était facile de gouverner. Rejet inévitable En l'absence de projets d'investissements, ce flux d'argent, provenant également du marché noir, de la drogue, de l'ouverture à l'économie de marché, a engendré la spéculation. Les sociétés de crédit pyramidales "faisaient partie du système politique", dit un économiste; elles étaient un exutoire nécessaire. Le président Berisha, de plus en plus isolé dans son palais, irascible et dépassé, n'a bientôt plus comme objectif que de se maintenir au pouvoir. Après avoir perdu le référendum sur la Constitution en novembre 1994, il manipule grossièrement les élections législatives de mai 1996. La sanction arrive avec la révolte du printemps dernier, qui a suivi l'effondrement des sociétés de crédit et la ruine des petits épargnants. Le rejet était inévitable, d'autant que le régime de Sali Berisha n'avait guère de réalisations à son actif. L'Etat reste à construire. L'économie est en lambeaux. Seuls sept kilomètres d'autoroute ont été réalisés. Les bandes armées sévissent et rançonnent les voyageurs. Pour un homme qui voulait devenir le héros de l'Albanie moderne, le bilan est désastreux. MICHEL BOLE-RICHARD Le Monde du 25 juillet 1997

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