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Pierre Bourdieu, le sociologue de tous les combats

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23 janvier 2002 LES CONTROVERSES suscitées par les interventions publiques de Pierre Bourdieu au cours des dernières années ont quelquefois obscurci l'image de celui qui est largement reconnu comme l'un des grands penseurs de la société contemporaine. Un de ses disciples, Louis Pinto, a rappelé, il y a deux ans, dans un livre consacré à « Pierre Bourdieu et la théorie du monde social », comment le travail du sociologue a représenté « une révolution symbolique » analogue à celles qu'on a pu rencontrer dans d'autres disciplines, en musique, en peinture, en philosophie ou en physique. Ce qu'a apporté Pierre Bourdieu à la sociologie, expliquait Louis Pinto, est avant tout une « manière nouvelle de voir le monde social » en accordant « une fonction majeure aux structures symboliques ». L'éducation, la culture, la littérature, l'art, qui furent ses premiers sujets d'étude, appartiennent à cet univers. Mais les médias et la politique, dont Pierre Bourdieu fit, à la fin de sa vie, son champ d'investigation privilégié, relèvent également de cette approche. Ce qui caractérise les « champs de production symbolique », selon Louis Pinto, c'est le fait que les « rapports de forces entre agents » ne s'y présentent que « dans la forme transfigurée et euphémisée de rapports de sens » . Autrement dit, la « violence symbolique », thème central des travaux de Pierre Bourdieu, ne s'analyse pas comme une pure et simple instrumentation au service de la classe dominante, elle s'exerce aussi à travers le jeu des acteurs sociaux. C'est sans doute cette volonté de surmonter les « fausses antinomies » de la tradition sociologique - entre interprétation et explication, entre structure et histoire, entre liberté et déterminisme, entre individu et société, entre subjectivisme et objectivisme - qui donne à la sociologie de Pierre Bourdieu son originalité. Des Héritiers, un de ses premiers livres, publié en 1964 avec Jean-Claude Passeron, aux Structures sociales de l'économie en 2000, en passant par La Distinction en 1979 et l'ouvrage collectif La Misère du monde en 1993, pour ne citer que quelques-uns des quelque vingt-cinq livres qu'il a publiés, il a ouvert une voie d'une grande richesse. En lui décernant sa médaille d'or, en 1993, le CNRS lui rendait un hommage mérité. Pierre Bourdieu, estimait le CNRS, « a régénéré la sociologie française, associant en permanence la rigueur expérimentale avec la théorie fondée sur une grande culture en philosophie, anthropologie et sociologie » Mais Pierre Bourdieu n'était pas seulement un chercheur exceptionnel, reconnu par ses pairs à travers le monde, il était aussi un intellectuel soucieux d'intervenir dans le débat public, dans la tradition française de Zola à Sartre. Il avait fait beaucoup, dans les années 1990, pour donner une grande visibilité au mouvement social et incarner ce qu'il appelait une « gauche de gauche », c'est-à-dire une gauche refusant les compromis consentis, selon lui, par le Parti socialiste. « Dix ans de pouvoir socialiste ont porté à son achèvement, nous déclarait-il en 1992, la démolition de la croyance en l'Etat et la destruction de l'Etat-providence entreprise dans les années 1970 au nom du libéralisme ». Face au silence des politiques, il en appelait à la mobilisation des intellectuels. « Ce que je défends, expliquait-il dans ce même entretien, c'est la possibilité et la nécessité de l'intellectuel critique ». Il ajoutait : « Il n'y a pas de démocratie effective sans vrai contre-pouvoir critique. L'intellectuel en est un, et de première grandeur ». Ce combat contre le néolibéralisme sous toutes ses formes, Pierre Bourdieu y avait consacré ses dernières forces. De plus en plus, il s'efforçait de combiner la posture du savant et celle du militant en mettant ses connaissances scientifiques au service de son engagement politique. « Je me suis trouvé par la logique de mon travail, soulignait-il dans un de ses derniers ouvrages ( Contre-feux 2, Pour un mouvement social européen ), à outrepasser les limites que je m'étais assignées au nom d'une idée de l'objectivité qui m'est apparue comme une forme de censure ». Il se disait soucieux de « faire sortir les savoirs de la cité savante » afin d'offrir de solides bases théoriques à ceux qui tentaient de comprendre et de changer le monde contemporain. Cette lutte passait aussi par une mise en cause des médias, que Pierre Bourdieu jugeait soumis à une logique commerciale croissante et auxquels il reprochait de donner la parole, à longueur de temps, à des « essayistes bavards et incompétents ». Dans l'une de ses dernières interventions, en 1999, il s'était adressé aux responsables des grands groupes de communication. Dans ces « Questions aux vrais maîtres du monde », il affirmait notamment : « Ce pouvoir symbolique qui, dans la plupart des sociétés, était distinct du pouvoir politique ou économique, est aujourd'hui réuni entre les mains des mêmes personnes, qui détiennent le contrôle des grands groupes de communication, c'est-à-dire de l'ensemble des instruments de production et de diffusion des biens culturels ». Il s'élevait contre cette mondialisation-là, refusant le choix entre la mondialisation conçue comme « soumission aux lois du commerce » et au règne du « commercial », qui est toujours « le contraire de ce que l'on entend à peu près universellement par culture », et la défense des cultures nationales ou « telle ou telle forme de nationalisme ou localisme culturel ». Loin des souverainistes, il plaidait au contraire inlassablement pour plus d'universel. En se prononçant pour « un mouvement social européen », comme première étape d'un internationalisme bien compris, il défendait cet idéal, fidèle à son rôle d'intellectuel critique. Il restait en même temps attaché à sa conception de la sociologie, telle qu'il avait exposée, en 1982, dans sa leçon inaugurale au Collège de France. « La sociologie n'est pas un chapitre de la mécanique, disait-il, et les champs sociaux sont des champs de forces mais aussi des champs de luttes pour transformer ou concerver ces champs de forces ». Il ajoutait : « Le rapport pratique ou pensé que les agents entretiennent avec le jeu fait partie du jeu et peut être au principe de sa transformation ». Contre tous ceux qui l'accusaient de donner trop de poids aux structures et de s'en tenir un déterminisme démobilisateur, il proclamait ainsi sa croyance en la liberté de l'homme. Sa vie et son oeuvre sont là pour témoigner de cette forte conviction. THOMAS FERENCZI Le Monde du 25 janvier 2002

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