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Le nabab, tome II Il y eut un instant de silence.

Publié le 11/04/2014

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Le nabab, tome II Il y eut un instant de silence. Paul se demandait s'il était bien digne de lui d'écouter ce débat qu'il sentait gros de révélations terribles. Mais, en plus de la fatigue, une curiosité invincible le clouait à sa place... Il lui semblait que l'énigme attirante dont il avait été si longtemps intrigué et troublé, qui tenait encore à son esprit par le bout de son voile de mystère, allait enfin parler, se découvrir, montrer la femme douloureuse ou perverse que cachait l'artiste mondaine. Il restait donc immobile, retenant son souffle, n'ayant pas d'ailleurs besoin d'espionner; car les autres, se croyant seuls dans l'hôtel, laissaient monter leurs passions et leurs voix sans contrainte. «En fin de compte, que voulez-vous de moi?... --Je vous veux... --Jenkins! --Oui, oui, je sais bien; vous m'aviez défendu de prononcer jamais de telles paroles devant vous; mais d'autres que moi vous les ont dites, et de plus près encore...» Deux pas nerveux la rapprochaient de l'apôtre, mettaient devant cette large face sensuelle le mépris haletant de sa réponse. «Et quand cela serait, misérable! Si je n'ai su me garder contre le dégoût et l'ennui, si j'ai perdu ma fierté, est-ce à vous d'en parler seulement?... Comme si vous n'en étiez pas cause, comme si vous ne m'aviez pas à tout jamais fané, attristé la vie...» Et trois mots brûlants et rapides firent passer devant Paul de Géry terrifié l'horrible scène de cet attentat enveloppé d'affectueuse tutelle, contre lequel l'esprit, la pensée, les rêves de la jeune fille avaient eu si longtemps à se débattre et qui lui avait laissé l'incurable tristesse des chagrins précoces, l'écoeurement de la vie à peine commencée, ce pli au coin de la lèvre comme la chute visible du sourire. «Je vous aimais... Je vous aime... La passion emporte tout... répondit Jenkins sourdement. --Eh bien! aimez-moi donc, si cela vous amuse... Moi je vous hais non seulement pour le mal que vous m'avez fait, tout ce que vous avez tué en moi de croyances, de belles énergies, mais parce que vous me représentez ce qu'il y a de plus exécrable, de plus hideux sous le soleil, l'hypocrisie et le mensonge. Oui, dans cette mascarade mondaine, ce tas de faussetés, de grimaces, de conventions lâches et malpropres qui m'ont écoeurée au point que je me sauve, que je m'exile pour ne plus les voir, que je leur préférerais le bagne, l'égoût, le trottoir comme une fille, votre masque à vous, ô sublime Jenkins, est encore celui qui m'a le plus fait horreur. Vous avez compliqué notre hypocrisie française, toute en sourires et en politesse, de vos larges poignées de main à l'anglaise, de votre loyauté cordiale et démonstrative. Tous s'y sont laissé prendre. On dit «le bon Jenkins, le brave, l'honnête Jenkins.» Mais moi je vous connais, bonhomme, et malgré votre belle devise si effrontément arborée sur les enveloppes de vos lettres, sur votre cachet, vos boutons de manchettes, la coiffe de vos chapeaux, les panneaux de votre voiture, je vois toujours le fourbe que vous êtes et qui dépasse son déguisement de toutes parts.» Sa voix sifflait entre ses dents serrées par une incroyable férocité d'expression; et Paul s'attendait à quelque furieuse révolte de Jenkins se redressant sous tant d'outrages. Mais non. Cette haine, ce mépris venant de la femme aimée devaient lui causer plus de douleur que de colère; car il répondit tout bas, sur un ton de douceur navrée: «Oh! vous êtes cruelle... Si vous saviez le mal que vous me faites... Hypocrite, oui, c'est vrai; mais on ne naît pas comme cela... On le devient par force, devant les duretés de la vie. Quand on a le vent contre et qu'on veut XXIV. A BORDIGHERA 101 Le nabab, tome II avancer, on louvoie. J'ai louvoyé... Accusez mes débuts misérables, une entrée manquée dans l'existence, et convenez du moins qu'une chose en moi n'a jamais menti: ma passion!... Rien n'a pu la rebuter, ni vos dédains, ni vos injures, ni tout ce que je lis dans vos yeux qui, depuis tant d'années, ne m'ont pas souri une fois... C'est encore ma passion qui me donne la force, même après ce que je viens d'entendre, de vous dire pourquoi je suis ici... Écoutez. Vous m'avez déclaré un jour qu'il vous fallait un mari, quelqu'un qui veille sur vous pendant votre travail, qui relève de faction la pauvre Crenmitz excédée. Ce sont là vos propres paroles, qui me déchiraient alors parce que je n'étais pas libre. Maintenant tout est changé. Voulez-vous m'épouser, Félicia? --Et votre femme? s'écria la jeune fille pendant que Paul s'adressait la même question. --Ma femme est morte. --Morte?... Madame Jenkins?... Est-ce vrai? --Vous n'avez pas connu celle dont je parle. L'autre n'était pas ma femme. Quand je l'ai rencontrée, j'étais déjà marié en Irlande... Depuis des années... Un mariage horrible, contracté la corde au cou... Ma chère, à vingt-cinq ans, je me suis trouvé devant cette alternative; la prison pour dettes ou mademoiselle Strang, une vieille fille couperosée et goutteuse, la soeur d'un usurier qui m'avait avancé cinq cents livres pour payer mes études médicales... J'avais préféré la prison; mais des semaines et des mois vinrent à bout de mon courage, et j'épousai mademoiselle Strang qui m'apporta en dot... mon billet. Vous voyez ma vie entre ces deux monstres qui s'adoraient. Une femme jalouse, impotente. Le frère m'espionnant, me suivant partout. J'aurais pu fuir. Mais une chose me retenait... On disait l'usurier immensément riche. Je voulais toucher au moins le bénéfice de ma lâcheté... Ah! je vous dis tout, vous voyez... Du reste j'ai été bien puni, allez. Le vieux Strang est mort insolvable; il jouait, s'était ruiné, sans le dire... Alors j'ai mis les rhumatismes de ma femme dans une maison de santé et je suis venu en France... C'était une existence à recommencer, de la lutte et de la misère encore. Mais j'avais pour moi une expérience, la haine et le mépris des hommes, et la liberté reconquise, car je ne me doutais pas que l'horrible boulet de cette union maudite allait gêner encore ma marche, à distance... Heureusement, c'est fini, me voilà délivré... --Oui, Jenkins, délivré... Mais pourquoi ne songez-vous pas à faire votre femme de la pauvre créature qui a partagé votre vie si longtemps, humble et dévouée comme nous l'avons tous vue? --Oh! dit-il avec une explosion sincère, entre mes deux bagnes je crois que je préférais l'autre, où je pouvais être franchement indifférent ou haineux... Mais l'atroce comédie de l'amour conjugal, d'un bonheur sans lassitude, alors que depuis si longtemps je n'aimais que vous, je ne pensais qu'à vous... Il n'y a pas sur terre de pareil supplice... Si j'en juge par moi, la malheureuse a dû pousser à l'instant de la séparation un cri de soulagement et d'allégresse. C'est le seul adieu que j'en espérais... --Mais qui vous forçait à tant de contrainte? --Paris, la société, le monde... Mariés devant l'opinion, nous étions tenus par elle... --Et maintenant, vous ne l'êtes donc plus? --Maintenant quelque chose domine tout, c'est l'idée de vous perdre, de ne plus vous voir... Oh! quand j'ai appris votre fuite, quand j'ai vu cet écriteau sur votre porte: «A LOUER», j'ai senti que c'en était fait des poses et des grimaces, que je n'avais plus qu'à partir, à courir bien vite après mon bonheur que vous emportiez. Vous quittiez Paris, je l'ai quitté. On vendait tout chez vous; chez moi, on va tout vendre. --Et elle?... reprit Félicia frémissante... Elle, la compagne irréprochable, l'honnête femme que personne n'a jamais soupçonnée, où ira-t-elle? que fera-t-elle?... Et c'est sa place que vous venez me proposer... Une XXIV. A BORDIGHERA 102

« avancer, on louvoie.

J'ai louvoyé...

Accusez mes débuts misérables, une entrée manquée dans l'existence, et convenez du moins qu'une chose en moi n'a jamais menti: ma passion!...

Rien n'a pu la rebuter, ni vos dédains, ni vos injures, ni tout ce que je lis dans vos yeux qui, depuis tant d'années, ne m'ont pas souri une fois...

C'est encore ma passion qui me donne la force, même après ce que je viens d'entendre, de vous dire pourquoi je suis ici...

Écoutez.

Vous m'avez déclaré un jour qu'il vous fallait un mari, quelqu'un qui veille sur vous pendant votre travail, qui relève de faction la pauvre Crenmitz excédée.

Ce sont là vos propres paroles, qui me déchiraient alors parce que je n'étais pas libre.

Maintenant tout est changé.

Voulez-vous m'épouser, Félicia? —Et votre femme? s'écria la jeune fille pendant que Paul s'adressait la même question. —Ma femme est morte. —Morte?...

Madame Jenkins?...

Est-ce vrai? —Vous n'avez pas connu celle dont je parle.

L'autre n'était pas ma femme.

Quand je l'ai rencontrée, j'étais déjà marié en Irlande...

Depuis des années...

Un mariage horrible, contracté la corde au cou...

Ma chère, à vingt-cinq ans, je me suis trouvé devant cette alternative; la prison pour dettes ou mademoiselle Strang, une vieille fille couperosée et goutteuse, la soeur d'un usurier qui m'avait avancé cinq cents livres pour payer mes études médicales...

J'avais préféré la prison; mais des semaines et des mois vinrent à bout de mon courage, et j'épousai mademoiselle Strang qui m'apporta en dot...

mon billet.

Vous voyez ma vie entre ces deux monstres qui s'adoraient.

Une femme jalouse, impotente.

Le frère m'espionnant, me suivant partout.

J'aurais pu fuir. Mais une chose me retenait...

On disait l'usurier immensément riche.

Je voulais toucher au moins le bénéfice de ma lâcheté...

Ah! je vous dis tout, vous voyez...

Du reste j'ai été bien puni, allez.

Le vieux Strang est mort insolvable; il jouait, s'était ruiné, sans le dire...

Alors j'ai mis les rhumatismes de ma femme dans une maison de santé et je suis venu en France...

C'était une existence à recommencer, de la lutte et de la misère encore. Mais j'avais pour moi une expérience, la haine et le mépris des hommes, et la liberté reconquise, car je ne me doutais pas que l'horrible boulet de cette union maudite allait gêner encore ma marche, à distance... Heureusement, c'est fini, me voilà délivré... —Oui, Jenkins, délivré...

Mais pourquoi ne songez-vous pas à faire votre femme de la pauvre créature qui a partagé votre vie si longtemps, humble et dévouée comme nous l'avons tous vue? —Oh! dit-il avec une explosion sincère, entre mes deux bagnes je crois que je préférais l'autre, où je pouvais être franchement indifférent ou haineux...

Mais l'atroce comédie de l'amour conjugal, d'un bonheur sans lassitude, alors que depuis si longtemps je n'aimais que vous, je ne pensais qu'à vous...

Il n'y a pas sur terre de pareil supplice...

Si j'en juge par moi, la malheureuse a dû pousser à l'instant de la séparation un cri de soulagement et d'allégresse.

C'est le seul adieu que j'en espérais... —Mais qui vous forçait à tant de contrainte? —Paris, la société, le monde...

Mariés devant l'opinion, nous étions tenus par elle... —Et maintenant, vous ne l'êtes donc plus? —Maintenant quelque chose domine tout, c'est l'idée de vous perdre, de ne plus vous voir...

Oh! quand j'ai appris votre fuite, quand j'ai vu cet écriteau sur votre porte: «A LOUER», j'ai senti que c'en était fait des poses et des grimaces, que je n'avais plus qu'à partir, à courir bien vite après mon bonheur que vous emportiez.

Vous quittiez Paris, je l'ai quitté.

On vendait tout chez vous; chez moi, on va tout vendre. —Et elle?...

reprit Félicia frémissante...

Elle, la compagne irréprochable, l'honnête femme que personne n'a jamais soupçonnée, où ira-t-elle? que fera-t-elle?...

Et c'est sa place que vous venez me proposer...

Une Le nabab, tome II XXIV.

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