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sophique, de découvrir par des raisons toutes générales et a priori les racines profondes par où la douleur tient à l'essence même de la vie, ce qui la rend inévitable.

Publié le 23/10/2012

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sophique, de découvrir par des raisons toutes générales et a priori les racines profondes par où la douleur tient à l'essence même de la vie, ce qui la rend inévitable. Mais si l'on veut une vérification a posteriori, il est aisé de l'obtenir. Il suffit d'être sorti des rêves de la jeunesse, de tenir compte de l'expérience, de la sienne et de celle des autres, d'avoir appris à se mieux connaître, par la vie, par l'histoire du temps passé et du présent, par la lecture des grands poètes, et de n'avoir pas le jugement paralysé par des préjugés trop endurcis, pour se résumer les choses ainsi : le monde humain est le royaume du hasard et de l'erreur, qui y gouvernent tout sans pitié, les grandes choses et les petites ; à côté d'eux, le fouet en main, marchent la sottise et la malice : aussi voit-on que toute bonne chose a peine à se faire jour, que rien de noble ni de sage n'arrive que bien rarement à se manifester, à se réaliser ou à se faire connaître ; qu'au contraire l'inepte et l'absurde en fait de pensée, le plat, le sans-goût en fait d'art, le mal et la perfidie en matière de conduite, dominent, sans être dépossédés, sauf par instants. En tout genre, l'excellent est réduit à l'état d'exception, de cas isolé, perdu dans des millions d'autres ; et si parfois il arrive à se révéler dans quelque oeuvre de durée, plus tard, quand cette oeuvre a survécu aux rancunes des contemporains, elle reste solitaire, pareille à une pierre du ciel, que l'on conserve à part, comme un fragment détaché d'un monde soumis à un ordre différent du nôtre. — Et quant à la vie de l'individu, toute biographie est une pathographie : car vivre, en règle générale, c'est épuiser une série de grands et petits malheurs ; chacun, d'ailleurs, cache de son mieux les siens, sachant bien qu'en les laissant voir il exciterait rarement la sympathie ou la pitié, et presque toujours la satisfaction : n'est-on pas tout content de se voir représenter les maux dont on est épargné ? Mais au fond, on ne trouverait peut-être pas un homme, parvenu à la fin de sa vie, à la fois réfléchi et sincère, pour souhaiter de la recommencer, et pour ne pas préférer de beaucoup un absolu néant. Au fond et en résumé, qu'y a-t-il dans le monologue universellement célèbre de Hamlet ? Ceci : notre état est si malheureux qu'un absolu non-être serait bien préférable. Si le suicide nous assurait le néant, si vraiment l'alternative nous était proposée d'être ou ne pas être, alors oui, il faudrait choisir le non-être, et ce serait un dénouement digne de tous nos voeux. Seulement, en nous, quelque chose nous dit qu'il n'en est rien : que le suicide ne dénoue rien, la mort n'étant pas un absolu anéantissement... Si l'on nous mettait sous les yeux à chacun les douleurs, les souffrances horribles auxquelles nous expose la vie, l'épouvante nous saisirait : prenez le plus endurci des optimistes, promenez-le à travers les hôpitaux, les lazarets, les cabinets où les chirurgiens font des martyrs ; à travers les prisons, les chambres de torture, les hangars à esclaves ; sur les champs de bataille, et sur les lieux d'exécution ; ouvrez-lui toutes les noires retraites où se cache la misère, fuyant les regards des curieux indifférents ; pour finir, faites-lui jeter un coup d'oeil dans la prison d'Ugolin, dans la Tour de la Faim, il verra bien alors ce que c'est que son meilleur des mondes possibles. Et d'ailleurs, d'où est-ce que Dante a tiré les éléments de son Enfer, sinon de ce monde réel lui-même ? Pourtant il en a fait un Enfer fort présentable. Mais quand il s'est agi de faire un Ciel, d'en dépeindre les joies, alors la difficulté a été insurmontable : notre monde ne lui fournissait point de matériaux. Il n'a donc eu qu'un parti à prendre : au lieu de nous parler de la félicité du Paradis, nous redire les leçons qu'il y avait reçues de ses ancêtres, de sa Béatrix et de divers saints. C'est assez avouer ce qu'est notre monde... (Monde, I, 338-339.) 2. IMPIÉTÉ DE L'OPTIMISME Toujours, en ce sujet capital comme en tout, l'homme se voit ramené à lui-même. En vain, il se fabrique des dieux, pour les prier, pour leur soutirer des biens que seule l'énergie de son vouloir peut lui acquérir. L'Ancien Testament avait bien fait du monde et de l'homme l'oeuvre d'un Dieu ; mais le Nouveau a reconnu que le salut et la délivrance du monde aujourd'hui plongé dans la misère devaient venir du monde même : aussi il a dû faire de ce Dieu un homme. La volonté de l'homme est donc et reste, pour lui, ce dont tout dépend. Si les sanyasis, les martyrs, les saints de toute confession et de tout nom, ont supporté volontiers, de bon coeur, leur martyre, c'est que chez eux la volonté de vivre s'était elle-même supprimée : alors seulement la lente des- truction de l'apparence revêtue par cette volonté pouvait leur paraître bienvenue. Mais n'anticipons pas sur la suite de mon exposition. — Au reste, je ne puis ici dissimuler mon avis : c'est que l'optimisme, quand il n'est pas un pur verbiage dénué de sens, comme il arrive chez ces têtes plates, où pour tous hôtes logent des mots, est pire qu'une façon de penser absurde : c'est une opinion réellement impie, une odieuse moquerie, en face des inexprimables douleurs de l'humanité. — Mais il ne faut pas aller croire que la foi chrétienne soit favorable à l'optimisme : bien au contraire, dans les Évangiles, le monde et le mal sont pris quasi comme termes synonymes. (Monde, I, 34o.) L'AFFIRMATION DU CORPS : CONSERVATION DE L'INDIVIDU ET PROPAGATION DE L'ESPÈCE Maintenant nous pouvons considérer cette affirmation et cette négation elles-mêmes, car jusqu'ici nous n'en avons parlé que pour en donner une idée générale ; il s'agit de les éclairer en plein, et pour cela d'exposer les façons de vivre par lesquelles l'une et l'autre s'expriment, et d'en voir la signification. L'affirmation de la volonté, c'est la volonté elle-même, subsistant avec l'intelligence et n'en étant point affaiblie, telle enfin qu'elle s'offre en général, emplissant la vie de l'homme. Or le corps est une première manifestation de la volonté, sous les conditions déterminées par le degré et l'individu dont il s'agit ; et la volonté développée dans le temps n'est, de son côté, que la paraphrase du corps, une explication de ce qu'il signifie, tant dans son ensemble que dans ses parties ; cette volonté-là n'est donc qu'une révélation de la même chose en soi dont le corps est une première forme visible. Nous pouvons par conséquent dire, au lieu d'affirmation de la volonté, affirmation du corps. Le thème sur lequel la volonté, par ses actes divers, exécute des variations, c'est la pure satisfaction des besoins qui, en l'état de santé, résultent nécessairement de l'existence même du corps : ce corps déjà les exprime ; et ils se ramènent à deux points : conservation de l'individu, propagation de l'espèce. C'est par rapport à eux seulement que les motifs les plus variés ont prise sur la volonté et engendrent les actes

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