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Commentaire d'un texte tiré des Dialogues de Gilles Deleuze et Claire Parnet :  De « Individus ou groupes, nous sommes faits de lignes, et ces lignes sont de nature très diverse » (page 151) à « Ce que nous appelons de noms divers - schizo-analyse, micro-politique, pragmatique, diagrammatisme, rhizomatique, cartographie - n'a pas d'autre objet que l'étude de ces lignes, dans des groupes ou des individus. » (page 153) (début du chapitre IV, première partie)

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deleuze

Ce texte nous semble constituer une attaque indirecte pleine d'humour et d'agressivité contre Hegel. Hegel définit en effet deux images, deux symboles de l'infini, le cercle et la ligne, qu'il qualifie respectivement de bon et de mauvais infini. Le cercle c'est la ligne qui revient sur elle-même, l'Autre qui s'abolit dans le Même, en d'autres termes la négation du devenir, de la productivité du temps, la négation du temps lui même, la conjuration des lignes, en tant qu'elles sont vouées à se perdre dans le vide froid et muet de la Nature. Chaque philosophe, et par conséquent chaque philosophie, laquelle étant, non pas la confession (!), mais l'expression du philosophe comme Nietzsche aimait à le dire, chaque philosophe donc a une certaine manière d'entrer en philosophie, c'est à chaque fois un certain pathos déterminé qui pousse vers la philosophie. Platon et l'étonnement, Descartes et le doute, Spinoza et la tristesse. A cet égard, sous cet aspect, Hegel et Deleuze sont aux antipodes. Hegel deviendra philosophe par désespoir, au sens fort, désespoir d'une conscience ne se retrouvant pas dans le réel, dans la Nature, se sentant étrangère à la vie, remplie d'horreur fasse à la prolifération, le grouillement des différences qui se donne à voir dans le monde, différences qui sont autant de traits lancés en tout sens avec un absolu désordre dans l'infini cosmique. Toute la philosophie d'Hegel est une vaste entreprise de conjuration de la différence, en tant que différence. Ramener l'Autre au Même, la Nature à la Conscience, les machines de guerres à l'Etat ajouterait Deleuze, courber la ligne, la faire se mordre la queue, l'encerclariser, la faire cercle, seront autant de tentatives spéculatives pour anéantir la différence et le nouveau dans le monde. Deleuze tout au contraire voit dans les différences, et avant tout les différences les plus aberrantes, les plus anormales, les plus délirantes, les moins rationnelles, les plus incongrues quelque chose de fascinant pour la pensée, de passionnant ( cf. le titre d'un ouvrage consacré à Deleuze de Pierre Montebello intitulé précisément Deleuze. La passion de la pensée, Vrin, 2008). de dangereux aussi. Le pathos deleuzien ce serait sans doute ce que Deleuze a nommé le « pessimisme joyeux «, c'est-à-dire une foi immanente, une foi dans l'immanence, à l'accueil de la vie, dans ce qu'elle a de plus féroce et de plus sauvage, de dangereux, mais aussi de plus créateur.

« étapes de la vie. nous sommes tous allés à l'école, nous avons tous un travail, nous serons tous ( nous l'espérons (!) ) un jour à la retraite. Ce sont des lignes universelsque chacun empreinte. Ces lignes scandent les événements bruyants de nos existences, les changements spectaculaires perceptibles par tous. Ce sont en ce sens leslignes les plus évidentes des individus. Metro/Boulot/Dodo // Dodo/Metro/Boulot. Ces lignes sont connues de tous, vécues par tous, et forment l'essentiel de nos viesen apparence (on verra par la suite toute l'importance de ce thème phénoménologique). Les lignes à segmentarité dure, que l'on appelera « molaires » en raison de leurcaractère perceptible et très-visible, rythment notre quotidien, notre vie quotidienne, notre vie ordinaire, nos trajets quotidiens. Ce sont les segments des petiteshabitudes, des fréquences; des régularités, des routines et des rituels. L'ensemble de ces segments composent une partie de la cartographie de notre existence, celleque l'on appelle « vie ordinaire », « quotidien », aussi réelle qu'inintéressante, dirigée par le cycle des besoins. Il faut bien aller à l'école, il faut bien travailler, etc.mais on n'a pas l'impression que c'est par ici que passe la vie, que les choses fondamentales se jouent. De jeune je deviens vieux, de pauvre je deviens riche, demalade je deviens sain, de sain je deviens malade, de riche je deviens pauvre, du travail je rentre chez moi, de la maison je pars en vacances, je vais à l'école puis àl'armée. Les segments durs ce sont les autoroutes de la vie. Ces segments sont de deux sortes suivant qu'ils sont irréversibles ou non. Le passage de l'école à l'armée sefait sur un segment irréversible, tandis que le passage incessant du travail à la maison et de la maison à l'école est par définition réversible. Les segments réversiblesce sont les segments quotidiens, ceux que l'on ne cesse de traverser dans les deux sens. Les segments irréversibles sont des segments beaucoup plus long (mais toutaussi rigides et durs !). En tous cas, ces segments durs nous découpent en tous sens, qu'ils soient longs ou moins longs, réversibles ou non. Nous sommes traverséspar ces lignes, et pour celui qui ne s'attache qu'aux apparences ces lignes constituent même l'essentiel de nos vies. « On est segmentarisés de partout et dans toutes lesdirections » ( Mille Plateaux ). Tout est clair sur ces lignes, tout est joué, rien ne se crée. On roule sur un plus ou moins grand huit comme « tout le monde ».L'avantage du segment, c'est la stabilité. Tout est planifié, tout est prévu, pas à réfléchir, on est lancé sur la longue ligne de la vie. Ces segmentarités dures strientl'espace de notre existence, creusant des sillons plus ou moins profonds, plus ou moins durables. Les segments constituent la part de sédentarité qui loge en chacun denous, ce sont les sillons de notre espace. Nous aspirons tous au repos, à la tranquillité, à l'ataraxie paisible, à la quiétude. Rien de plus satisfaisant pour nos âmessouvent fatiguées que de se laisser conduire sur ces chemins tracés d'avance. Alors on passe d'un segment l'autre, on travaille et on mange, on rentre chez soi et ondort, ou bien on travaille et on dort, on rentre chez soi et on mange. Les sentiers battus comme on dit. Certaines personnes sont si bien réglées que l'on peut penserque seules ce type de lignes les composent. Les gens ont une segmentarité plus ou moins dure. A partir de la ligne 7 Deleuze avance une autre idée, symbolisée par la formule « on nous dit », suivie par des phrases au style indirect libre qui font parler cetteinstance. C'est l'idée que sur l'espace ou le plan que traversent les segments (que Deleuze et Guattari appelleront « espace strié » : l'espace strié c'est l'espace en tantqu'il est traversé par et formé de segments durs) tout est « codé » ou « codifié » de part en part. On n'a pas le droit de faire ce que l'on veut. Il y a des règles. C'est lanotion de code qui implicitement apparaît sous la formule « on nous dit ». Les segments sont soumis à des codes, sont codés. Très vite, quelques pages plus loin, onapprendra que ce sont « les dispositifs de pouvoir » qui sont à l'origine de ce codage : « Les segments impliquent aussi des dispositifs de pouvoir, très divers entre eux, chacun fixant le code et le territoire du segment correspondant [...] Chaquedispositif est un complexe code-territoire.» ( page 156) Sur les segments, on est sans cesse pris dans des dispositifs de pouvoir, qui sont ceux de la société, des Etats etc., mais qui sont aussi inscrits dans chaqueindividu. Il faudra voir comment on peut y échappe dans les deux autres types de lignes. Et il n'y a pas de doute que tout l'enjeu sera précisément de trouver cesmoyens de fuir ou de faire fuir (au sens de percer) ces dispositifs de pouvoir, ces systèmes de codes, afin de libérer les flux de désir des individus et du champ social. On ne fait pas à l'armée ce que l'on faisait à l'école. Les codes ont changé car on a changé de territoire, et les codes sont inséparables des territoires danslesquels ils s'appliquent ( d'où le mot valise forgé par Deleuze « code-territoire » ). De même, ce que bébé on faisait en famille on ne le fait plus enfant à l'école. Demême, il est surprenant de voir une femme bricoler. Cela déjoue les codes. L'atelier de bricolage, c'est le territoire de l'homme. On voit ( c'est de moins en moins vrai :les codes mutent et les territoires se transforment ) rarement des hommes attelés aux tâches ménagères. C'est le territoire de la femme. Nous sommes structurés etdirigés par ces systèmes de codes qui peuvent bloquer nos désirs. On veut aller en thalasso-thérapie mais l'on est jeune, c'est donc inconcevable. La thalasso-thérapieest un lieu pour personnes âgées. On est une fille, on voudrait jouer au football mais il s'agit d'un sport de garçon. « Ca c'est un truc de gars, c'est pas pour moi,tanpis... ». Les codes institués et perpétués par ces dispositifs de pouvoir traversent toutes les institutions humaines et réfrénent des instincts ou désirs sauvages. Lavie sur ces segments durs c'est justement la vie prise dans les institutions, c'est-à-dire dans les codes-territoires. Encore une fois, toute la question ( et c'est cette mêmequestion que Foucault se posera pour son compte ) va consister à dégager les moyens d'échapper à tous ces dispositifs de pouvoirs et ces codes qui nous enserrent etrépriment notre désir. Ce sera la fonction du troisième type de ligne, mais déjà du second, des lignes appelées justement « de fuite », de se tirer de ces systèmescodes-territoires agencés par les dispositifs de pouvoir. II Les lignes à segmentarité dure assouplies( De « En même temps, nous avons des lignes... » (ligne 13) à « par exemple être professeur, ou bien juge, avocat, comptable, femme de ménage ? -- » (ligne 37) ) A partir de la ligne 13 Deleuze passe à la thématisation, non pas à proprement parler d'un second type de ligne, mais plutôt d'une manière de vivre surles lignes à segmentarité dure, une manière plus souple. Deleuze, volontairement, n'est pas précis sur ce sujet, et ne le sera jamais. Car en effet on pourrrait aucontraire penser qu'il s'agit d'un autre type de ligne segmentaire, d'une ligne à segmentarité souple qui ne serait pas une ligne à segmentarité dure assouplie mais uneligne en elle-même souple, mais au fond cela reviendrait au même : on pourra toujours prétendre qu'il ne s'agit que d'une ligne à segmentarité souple que l'onassouplit (!!). Il n'y a ici qu'un problème d'interprétation, c'est-à-dire, du point de vue de Deleuze, qu'un faux problème, qui passe à côté de la vraie distinction, qui enl'occurrence passe entre le souple et le dur. Donc, en clair, qu'importe. Nous considérerons par la suite les lignes à segmentarité souple comme des assouplissementsdes lignes à segmentarité dure, par commodité. En tous cas, les deux premières lignes sont et demeurent des segments, qui ne se distinguent que par leur plus grandesouplesse (ou élasticité, cela revient au même). Il ne s'agit donc pas tant, comme le laisserait penser Deleuze, de lignes différentes que de manières différentes devivre sur les segments. La distinction des « deux lignes » va s'établir à partir de la mise en place des couples de notions suivants, empruntés à la physique : le molaireet le moléculaire ; le souple et le dur. Deleuze ne va avoir de cesse de recourir au vocabulaire des physiciens, et d'une manière générale les emprunts de Deleuze à laphysicque sont très fréquents dès lors qu'il s'agit de comprendre la logique du désir, qu'il qualifie lui-même de flux. Et ces assouplissements ce sont les désirsjustement qui les produisent. Le souple et le moléculaire vont ensemble, tout comme le dur et le molaire. Le molaire, c'est le macroscopique, le visible, le solide, le stable, le ferme, ledirectement observable, le distinctement établi, ce sur quoi l'on peut compter, le superficiel au mauvais sens du terme, au sens commun. Le molaire renvoie à ce quenous avons vu dans le première partie, à toutes ces parties de la vie des gens qui sont si visibles que tout le monde peut les voir, parties auxquelles trop vite l'ontendrait à réduire les vies, tandis qu'au fond on sait tous que la vie est autrement plus compliquée qu'un parcours de segments, que le temps passé à traverser à l'alleret au retour endormi Paris dans des métros bondés et mornes. La vie s'endort sur la rudesse des lignes trop dures. Au contraire le moléculaire renvoie aumicroscopique, au fluide, aux flux imperceptibles qui traversent la vie et travaillent les corps, sans que l'on s'en rende compte. Deleuze prévient d'entrée de jeu que cecouple molaire/moléculaire n'a rien à voir avec le couple déjà rencontré individu/groupe, personnel/collectif. Il y a en effet des mouvements dans la société bien plussecrets que certains déplacements individuels, et cela l'expérience de chacun l'atteste suffisament. Pour Deleuze, nous l'avons vu, la distinction individu/groupe n'estqu'une commodité mais n'a aucune valeur réelle si l'on entend par là qu'il y aurait une quelconque hétéronomie de l'individuel et du collectif. Ce sont des lignes, deslignes et encore des lignes quelque soit les ensembles envisagés, quelque coit leur taille. Un individu est à lui-même, d'un certain point de vue, une société (unesociété de cellules, une société d'organes, une société d'affects, un complexe de pensées et d'idées etc. Et il y a dans un individu parfois plus d'idées et de pensées quedans une société entière), de même que la société est d'un certain point de vue un grand individu dont les hommes ne sont que les cellules ou les gestes. La distinctiondu molaire et du moléculaire au contraire est ontologiquement fondées, c'est une distinction réelle qui renvoie au désir lui-même en tant qu'il agit toujours de manièreimperceptible et microscopique tandis que le molaire et les formes en générales (et il est bien connu que les formes se voient en toute évidence) renvoie à desorganisations artificielles et toujours vouées à se dépasser. A cet égard la distinction du vivant et de la vie (qui renvoie à cette autre distinction de la forme et de laforce) peut être éclairante. Le monde molaire c'est l'ensemble des vivants en tant qu'organismes fixés, dont l'organisation n'échappe à personne, tandis que la vie estce flux, cet élan (cf. L'évolution créatrice, Bergson) qui non seulement est à l'origine de toutes les formes constituées mais aussi ce par quoi ces formes serontdestinées à se dépasser. Toute l'histoire de l'évolution biologique des espèces témoigne de cette instabilité ou de cette précarité de toutes les formes existantes,attaquées sans cesse par les forces vitales qui les traversent et les minent. Cette distinction du molaire et du moléculaire renvoie donc au désir lui-même en tant que »

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