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Expliquez et appréciez cette pensée de Marcel Proust : « Une personne est une ombre où nous ne pouvons jamais pénétrer, pour laquelle il n'existe pas de connaissance directe, au sujet de quoi nous nous faisons des croyances nombreuses à l'aide de paroles et d'actions, lesquelles les unes et les autres ne nous donnent que des renseignements insuffisants et d'ailleurs contradictoires ».

Publié le 27/02/2008

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Qu'est-ce donc qui nous est donné ? ? B ? Des paroles et des actions à l'aide desquelles nous nous faisons des croyances nombreuses. L'essentiel de notre connaissance d'autrui repose sur l'interprétation de ce qu'il dit et fait. Nous croyons qu'un tel est méchant parce que nous l'avons vu agir méchamment ou entendu tenir des propos méchants. Dans les biographies, qui ont pour objet de nous faire connaître une personne, on ne trouve guère que discours et actions. Mais à chaque geste, à chaque mot nous attribuons une signification et l'ensemble de ces significations constitue l'idée que nous nous faisons de la personne. Proust parle ici de « croyances » parce que l'interprétation des signes est très subjective : je crois que mon voisin est charitable parce que je l'ai vu faire l'aumône et entendu plaindre les malheureux ; mais un autre pourra croire qu'il est hypocrite et cherche à éviter la mauvaise conscience du riche en donnant quelques sous et en prononçant de bonnes paroles. La difficulté vient ici de ce que, au fond, nous voulons connaître les intentions d'autrui et non ses actions seulement. C'est « l'âme » de l'homme qui nous intéresse et c'est elle que nous cherchons par delà et à travers les actions et les paroles. Mais cela est difficile parce que : ? C ? Paroles et actions ne nous donnent que des renseignements insuffisants et d'ailleurs contradictoires.
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« II. DISCUSSION On peut élever contre la thèse de Proust trois sortes d'objections : d'une part certains auteurs prétendent qu'uneconnaissance directe des personnes est possible dans certaines conditions ; d'autre part la psychologie expérimentalemoderne croit qu'une étude scientifique des paroles et des actions peut conduire non à de vagues « croyances », mais àune connaissance précise ; d'autres enfin soutiennent que l'on n'a aucun effort, intuitif ou discursif, à faire pour connaîtreautrui, mais que cette connaissance est spontanée et comme instinctive. — A — Les philosophes d'inspiration bergsonienne accorderaient bien à Proust qu'il n'y a pas de connaissance intellectuellede la personne, mais ils soutiendraient que l'on peut en avoir une autre sorte de connaissance, qu'ils appellent souvent «amour » et qui au fond est l'intuition. « L'intuition, dit Bergson, est cette espèce de sympathie par laquelle nous noustransportons à l'intérieur d'un objet pour coïncider avec ce qu'il a d'unique et par conséquent d'inexprimable ». Si une telleintuition existe, il est évident que par elle nous pouvons avoir une connaissance directe de la personne. — Mais lesphilosophes ne sont pas d'accord sur la réalité de cette intuition. D'ailleurs à quoi nous servirait une connaissance d'autruique nous ne pourrions exprimer dans le langage commun ? Elle nous donnerait sans doute le sentiment vague decomprendre autrui, de communier avec lui ; elle ne nous permettrait pas, comme doit le faire toute connaissance véritable,de prévoir son comportement. L'amour est sentiment, non connaissance ; Proust a donc raison : pour la personne, iln'existe pas de connaissance directe. — B — La psychologie expérimentale sera ici d'accord avec Proust contre Bergson; mais contre Proust elle soutiendra quela personne n'est pas une ombre impénétrable, mais le produit de certaines déterminations que nous pouvons analyser.Pour la science moderne, en effet, la personne n'est pas cette liberté, chère à Bergson et aux philosophes existentialistes,qui se choisit à chaque instant et que rien n'enchaîne. Elle n'est que l'expression de conditions physiologiques etsociologiques. Si nous ne parvenons pas à avoir de la personne une connaissance rigoureusement scientifique, c'estseulement à cause de l'extrême complexité de ces déterminations biologiques et sociales. En fait, il y a toujours une partd'inconnu en autrui ; en droit tout y est connaissable. La méthode des tests est ainsi une méthode scientifique qui doitnous conduire à nous faire, au sujet d'un individu, autre chose que des croyances vagues. Notamment les testscaractériels fondés sur la psychanalyse, tel le test de Rorschach, prétendent atteindre au plus profond de l'être, àl'inconscient. Par l'exploration systématique de l'inconscient, non seulement on pourrait parvenir à une connaissancepresque parfaite de l'homme, mais encore on apprendrait à l'homme à se connaître lui-même mieux qu'il n'a coutume de lefaire. Proust a raison de dire que la personne est une ombre, car l'essentiel de l'homme échappe à la lumière de laconscience, mais il a tort de croire qu'on ne peut pénétrer dans cette ombre puisque précisément la psychanalyse nous yconduit. — II est clair toutefois que ce mode de connaissance, s'il est réel, reste le privilège de spécialistes et ne peutguère aider la plupart des hommes à connaître leurs semblables. La thèse de Proust reste donc valable. — C — Cependant les Psychologues de la Forme ou Gestaltistes semblent avoir renouvelé le problème. Selon eux ce n'estpas par analogie, comme le croit Proust, que nous connaissons autrui, ni par un effort d'intuition, mais directement etspontanément. En effet nous ne savons pas grand chose, souvent, de l'aspect extérieur de nos émotions ; commentpourrions-nous donc arriver à connaître les émotions d'autrui à partir de leurs manifestations extérieures ? L'enfant,d'ailleurs, peut fort bien ne jamais s'être mis en colère et cependant réagir correctement (c'est-à-dire comme s'ilcomprenait) en présence d'une personne en colère. Il semble donc qu'on doive admettre que certaines attitudes, certainsgestes, certains comportements sont immédiatement perçus comme ayant une signification psychologique, commeexprimant des états de conscience déterminés. Il y aurait une communauté de structure entre les « formes » (gestalt)psychiques et physiologiques (principe de « l'isomorphisme »). Un même dynamisme psychophysique se manifesterait sousdeux aspects (attitudes du corps-attitude de conscience) et nous ne pourrions percevoir l'un sans percevoir l'autre. Ainsidans les inflexions d'une voix passionnée je perçois directement des accents de colère, de haine ou de peur. Dans lesgestes d'un homme je perçois directement (sans avoir besoin de faire un raisonnement analogique et sans effortd'intuition) l'orgueil, la vanité ou la timidité. C'est pourquoi le sens commun dit qu'il faut se fier toujours à ses premièresimpressions : elles seraient plus vraies que les inductions analogiques. — Nous savons pourtant que ces premièresimpressions, ces sympathies et antipathies irraisonnées, nous trompent souvent. C'est que nous attribuons valeur designes à tous les gestes humains, alors que les plus nombreux sont sans doute sans signification psychologique, maisrésultent seulement de ce que Descartes appelait « la machine humaine » (Cf. Alain « C'est vite fait de supposer une âmed'après les signes, mais cette supposition n'est pas vérifiée une fois sur mille. Les uns montrent une sorte de sourirelorsqu'ils ont froid ; d'autres froncent sévèrement le sourcil parce qu'ils ont le soleil dans les yeux ». Sentiments, passionset signes, p. 201). Les Psychologues de la Forme ont raison, sans doute, de montrer que les attitudes de nos semblablessont pour nous directement expressives et que nous nous faisons une idée de la personne d'autrui sans avoir besoin denous livrer à une interprétation rationnelle des paroles et des actions ou à un effort d'intuition. Mais il s'agit de savoirquelle est la valeur de cette connaissance^ L'idée que spontanément nous nous faisons d'autrui n'est pas nécessairementune idée juste. Ce serait une erreur, et même une faute, de fonder sur ces impressions immédiates nos jugements. Peut-être même commettons-nous erreur et faute chaque fois que nous jugeons autrui. La difficulté de nous connaître nous-mêmes devrait nous rendre prudents à juger des autres. C'est qu'il y a en tout homme une part de liberté que néglige touteffort de connaissance et qui condamne cet effort à ne jamais aboutir vraiment. Lorsque Mélisande est morte, Maeterlinkfait très bien dire au vieil Arkel : « C'était un petit être mystérieux comme tout le monde ». CONCLUSION L'idée de Proust paraît donc juste : nous n'arrivons à connaître réellement autrui ni directement (par intuition ou parcompréhension immédiate), ni indirectement (par raisonnement analogique). L'homme n'est pas un objet, une choseétalée « parles extra partes », mais il a une âme ; mieux, il est une âme et cette « petite machine à moudre la joie et lasouffrance », comme l'appelle Jean Guéhenno, reste secrète et au fond inaccessible. Connaître autrui, ce ne peut être quereconnaître en lui notre semblable, c'est-à-dire une âme libre et par là même impénétrable. »

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