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La conception de l'émotion comme conduite désorganisée suffit-elle aux besoins de la psychologie ?

Publié le 19/06/2009

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INTRODUCTION. — On prend parfois « émotion » comme synonyme de « sentiment »; c'est ainsi qu'on parle d'émotions esthétiques ou d'émotions religieuses. Mais il est préférable de réserver ce mot pour désigner les états affectifs qui tranchent nettement, sur l'affectivité normale ou même la bouleversent. Tel est bien le sens que lui donne Ribot et la plupart des psychologues après lui : « J'entends par émotion un choc brusque, souvent violent, intense, avec augmentation ou arrêt, des mouvements la peur, la colère, le coup de foudre en amour, etc. En cela je me conforme à l'étymologie du mot « émotion » qui signifie surtout mouvement. » Pour la psychologie introspective d'autrefois, ce mouvement se situait dans l'âme ou dans la conscience et consistait essentiellement dans la cohue des idées et dans une exaltation des réactions affectives qui se répercutait d'une façon incoercible dans l'organisme. Au contraire, la psychologie objective sous ses formes les plus radicales, en particulier le behaviorisme américain, s'en tient à ces modifications organiques considérées comme constitutives de l'émotion, les faits de conscience qui les accompagnent étant négligés comme de simples épiphénomènes qui 'l'expliquent rien. De ces deux conceptions antithétiques qui se scull affrontées durant un quart de siècle, la psychologie de la conduite fait une sorte de synthèse : elle a recours aux méthodes objectives et se fonde sur le comportement, non sur l'introspection; cependant elle ne fait pas fi de la conscience et intègre les réactions psychiques dans le comportement. Dans la perspective d'une psychologie de la conduite, la vie affective et en particulier l'émotion sont le fait du composé humain tout entier et s'expriment dans son comportement global. Mais il est une distinction importante, due à Pierre JANET à qui est due cette conception de la psychologie : tandis que, au niveau du sentiment, l'affectivité exerce sur la conduite une action régulatrice, au niveau de l'émotion elle dérègle et perturbe. Cette conception de l'émotion comme conduite désorganisée suffit-elle aux besoins de la psychologie ?

« d'inadaptation radicale, l'émotion la plus perturbatrice constituerait une ingénieuse leçon de s'adapter; ainsi, celuiqui, sur le point d'être mis en pièces par un lion, s'évanouit, ferait preuve d'un extraordinaire à propos : ne pouvantmaîtriser la bête féroce, ni lui échapper par la fuite, il prend le seul moyen de s'en libérer; il perd conscience, ensorte que le lion n'existe plus pour lui. 2. Nous devons noter surtout les atténuations apportées par les psychologues à la thèse de l'émotion déréglante.Pierre JANET, qui lança cette thèse, reconnaît que dans certains cas l'émotion constitue un stimulant utile àl'adaptation. Elle est capable de mobiliser les forces en réserve : si la peur cloue sur place, il arrive aussi qu'elledonne des ailes; « la nécessité, le besoin urgent ont éveillé des instincts profonds qui ont secouru la tendancedéfaillante, et l'acte réclamé par la situation a pu être fait » (dans DUMAS, I, p. 919).Paul RICOEUR va beaucoup plus loin : c'est d'une façon générale et non pas exceptionnellement que l'émotioncontribue à régler la conduite. Sans doute, elle produit toujours un certain trouble, mais elle ne diffère pas en celadu sentiment. Ce trouble, ce « désordre naissant » apporte l'énergie nécessaire pour vaincre les difficultés qui seprésentent, provoque les efforts qui permettront de s'adapter aux circonstances. Même quand cette énergie sedépense en agitation vaine et que l'effort échoue, il y a toujours dans le comportement émotif un résidud'organisation qui nous interdit d'y voir pur chaos.Enfin l'existence d'un centre cérébral de l'émotion milite, nous dit Albert BURLOUD, contre la théorie de l'émotionsoumise à notre examen : Les tentatives récentes pour découvrir le centre de l'émotion n'ont de sens que si elle est une conduite spéciale.Ce centre se trouverait dans le diencéphale, plus précisément dans une région comprenant le thalamus et lescorps striés. On ne songerait pas à localiser l'émotion dans le cerveau si on ne voyait en elle qu'une débâcle desactivités adaptées (p. 65). Raisons de le croire. Les remarques que nous venons de l'apporter montrent que tout West pas désordre dans l'émotion et même, si l'onveut, qu'elle a son organisation propre. Mais il ne s'ensuit pas que le comportement. émotif constitue une conduiteorganisée et qu'il ne se caractérise pas, au contraire, par la désorganisation de la conduite. 1. L'explication de J.-P. SARTRE est ingénieuse, et même trop ingénieuse pour être vraie. Le malheureux qui tombeen syncope au moment d'être saisi par le lion met bien fin pour lui au spectacle qui l'épouvante, mais il n'en est pasmoins dévoré. Par suite il est paradoxal, dans ce cas, de parler d'adaptation. Sans doute, on peut juger préférablepour ce malheureux d'être tombé en syncope que d'avoir été le témoin horrifié et impuissant de sa mise en pièces : ilaura évité ainsi de cruelles souffrances physiques. Mais ce n'est pas pour éviter ces souffrances qu'il tombe ensyncope. Celle-ci est un effet involontaire de bouleversements organiques. Comme ces bouleversements, elle setrouve par hasard présenter une conséquence avantageuse, mais elle ne se produit pas en vue de cetteconséquence. Il n'y a rien en elle d'intentionnel, et dans d'autres cas si le trouble de la réaction émotionnelle peutêtre mis par l'individu au service de ses fins, c'est dans la mesure où l'émotion n'accapare pas tout le champ de laconscience. L'émotion par elle-même est perturbatrice. 2. Par là même nous avons expliqué les réserves de Pierre JANET et la conception de Paul RicoEur, tout enconservant la thèse de l'émotion perturbatrice. Sans doute, comme le note JANET, à force de s'agiter on arriveparfois au résultat désirable, par exemple à trouver la sortie; mais cette agitation n'en reste pas moins une conduitedésorganisée qui ne réussit que par hasard et à grands frais. L'émotion, en effet, ne mobilise pas les forces à lamanière des états-majors qui préparent méthodiquement; la mise en place des troupes : il ne se produit qu'undéclenchement, une sorte d'ouverture de vanne par où les énergies organiques et psychiques se précipitent. S'il estpossible de les canaliser, de les organiser, c'est que l'émotion n'est pas parvenue au paroxysme et que le vouloirréfléchi n'est pas complètement submergé : c'est de lui que vient la régulation et non de l'émotion. 3. Enfin que l'émotion dépende d'un centre cérébral particulier ne fait rien à sa nature déréglante. Les étatspathologiques ne supposent point une mise en vacances des lois; ils sont régis par les mêmes lois que les étatsnormaux, et, dans ce sens, ne constituent pas un désordre. De même rien ne se passe dans l'émotion qui ne résultede la constitution de l'homme : l'agitation désordonnée que provoque la frayeur s'explique par une certaine ruptureentre l'écorce cérébrale et le cerveau moyen qui commande l'activité automatique. Cet automatisme obéit à des loiset dans ce sens est réglé. Le dérèglement consiste en ce que les centres;supérieurs n'ont plus prise sur lui. Sansdoute, au niveau de la réaction organique, le comportement émotif est organisé : il ne se réduit pas à unejuxtaposition d'actes dépourvus de toute signification d'ensemble. Mais de même qu'on ne parle pas de la conduited'un nuage qu'emporte le vent, ni même sinon par analogie de la conduite d'un animal incapable d'une véritableorganisation de son activité, on ne peut pas parler de la conduite d'un homme mené uniquement par des forcesindépendantes de lui. CONCLUSION. — A la question posée nous répondrons donc par l'affirmative : bien comprise, la conception de l'émotion comme conduite désorganisée suffit aux besoins de la psychologie. Toutefois, il faut le reconnaître,l'opinion contraire met bien en valeur un fait indiscutable : L'ordre se réalise à partir du désordre et même enutilisant des forces désordonnées; la puissance de la raison lui vient d'ailleurs qu'elle-même, d'énergies infra-rationnelles. Il n'en reste pas moins que, quelle que soit son utilité comme agent d'impulsion, l'émotion laissée à elleseule ne fait que désorganiser la conduite. »

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