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La pensée fait le langage en se faisant par le langage ?

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Cette formule évoque les relations dialectiques du langage et de la pensée. D\'une part, la pensée fait le langage, le constitue parce qu\'elle le transcende ; mais d\'autre part, la pensée est à son tour façonnée par le langage, elle se fait par lui. Nous avons à nous demander non seulement si la formule de Delacroix est correcte mais encore si elle est suffisante, si elle épuise tout le champ des relations possibles entre le langage et la pensée.
 
 
 « La pensée fait le langage «. Il est clair que le langage est un produit de la pensée, de cette pensée qui est possibilité d\'abstraire, de se représenter les choses au moyen de symboles, ce dont l\'homme est seul capable. Le langage, contrairement à un préjugé très répandu, est ce « Rubicon, qu\'aucun animal ne franchira jamais «. Comprenons bien que les sons proférés par un chien — divers selon les émotions ou les désirs de cet animal — ne constituent pas un langage même s\'ils déterminent des réactions adaptées de ses congénères ou de son maître.

« présent, le passé de tous les êtres qui ont incarné en lui leurs pensées.» Delacroix a donc tout à fait raison desoutenir que la pensée se fait par le langage ; sans doute la pensée préexiste-elle au langage, mais comme l'a ditHegel, c'est « le mot qui donne à la pensée son existence la plus haute et la plus vraie ».Cependant, si la formule de Delacroix est exacte, elle peut nous sembler incomplète. Elle exprime très heureusementla dialectique de l'idée et du mot, mais elle en donne une représentation trop sereine. Sans vouloir contester tout ceque le langage doit à la pensée et tout ce que la pensée doit au langage, il nous faut dire à présent que le langageet la pensée peuvent aussi entretenir de très mauvais rapports. Le langage est à la pensée ce qu'un corps est àune âme ; il ne faut donc pas s'étonner qu'il présente non seulement les avantages mais aussi les périls de touteincarnation. Alain lui-même oppose parfois le langage pétrifié à la pensée vivante. Bien souvent, reconnaît-il, « laterre stérile des signes a bu la pensée comme le sable boit l'eau ». Si le langage est le passé de la pensée, lacristallisation des pensées anciennes, on court le risque en se fiant trop au langage de penser avec des idéesvieillies, dépassées. Méfions-nous des idées qui s'expriment trop aisément, entrent sans effort dans le moule dulangage traditionnel. Les grands stylistes expriment le plus souvent des idées superficielles et banales tandis que degrands philosophes sont parfois des écrivains maladroits ; leur problème est d'exprimer dans le langage des idéesd'hier leurs pensées d'aujourd'hui. Voyez Descartes ou Spinoza tenter d'exprimer leur spiritualisme mathématiquedans le langage du réalisme scolastique (avec les « substances » des « modes », des réalités « formelles »,objectives », « éminentes » !) Voyez Maine de Biran qui tente cette gageure de fonder une philosophie de l'espritdans le langage du sensualiste Condillac. C'est, dit Gouhier, « Christophe Colomb cherchant l'Amérique sur les cartesde ses prédécesseurs ». Le langage apparaît alors comme un obstacle au renouvellement des pensées.Le langage ne risque-t-il pas toujours de figer la pensée dans son élan, de réaliser, de chosifier des abstractions?Fait pour spiritualiser la matière, il peut aboutir à matérialiser la pensée. C'est le reproche que lui adresse Bergson. Ala rigueur le langage conviendrait pour désigner des objets matériels juxtaposés dans l'espace. Mais les moments dema vie intérieure sont singuliers et incomparables. Les mots abstraits et généraux ne peuvent que les banaliser etles trahir. La vie psychique est une continuité fluide, vécue dans la durée et on conçoit aisément que le langage,calqué sur l'espace, la traduise mal.Delacroix nous montre bien que le langage est indissolublement lié à la pensée. Mais il nous faut ajouter que cetteliaison est équivoque ; il nous faut souligner l'ambiguïté fondamentale du langage qui est tout à la fois pour lapensée instrument nécessaire et obstacle possible. Sans le langage, la pensée n'est qu'un rêve, mais le langagepeut trahir la pensée qu'il exprime, aboutir à un système de symboles qui se substituent à la pensée vivante et luideviennent étrangers. Telle est la tragique condition de l'esprit ; d'une part l'esprit ne vit que de ses oeuvres, maisd'autre part les oeuvres de l'esprit qui l'expriment et l'incarnent se retournent parfois contre lui. De même que lesrègles trop strictes font de la morale une routine, que les Églises peuvent figer la religion en la codifiant et le droitécrit paralyser la justice vivante, le langage peut trahir la pensée. Ce serviteur peut devenir un étranger etquelquefois un ennemi. « Là où il y a médiation, écrit Mounier, l'aliénation guette. » CITATIONS: Socrate conçoit la pensée comme : « Un discours que l'âme se tient à elle-même sur les objets qu'elle examine. »Platon, Théétète, Ive s. av. J.-C. « Les sons émis par la voix sont les symboles des états de l'âme, et les mots écrits les symboles des mots émispar la voix. » Aristote, De l'Interprétation, Ive s. av. J.-C. « Selon que notre idée est plus ou moins obscure, L'expression la suit, ou moins nette, ou plus pure. Ce que l'onconçoit bien s'énonce clairement, Et les mots pour le dire arrivent aisément. » Boileau, L'Art poétique, 1674. « On croit ordinairement [...] que ce qu'il y a de plus haut, c'est l'ineffable. Mais c'est là une opinion superficielleet sans fondement; car, en réalité, l'ineffable, c'est la pensée obscure, la pensée à l'état de fermentation, et qui nedevient claire que lorsqu'elle trouve le mot juste. » Hegel, La Phénoménologie de l'Esprit, 1807. Pour Hegel, il n'y a pas de pensée véritable hors du langage. « C'est dans les mots que nous pensons », dit-il plushaut ; par les mots, le sujet pensant objective en quelque sorte ses pensées et les rend accessibles à sa propreconscience. « La langue est [...] comparable à une feuille de papier : la pensée est le recto et le son le verso; on ne peutdécouper le recto sans découper en même temps le verso. » Saussure, Cours de linguistique générale, 1916 (posth.) « Nous échouons à traduire entièrement ce que notre âme ressent: la pensée demeure incommensurable avec lelangage. » Bergson, Sur les données immédiates de la conscience, 1889. « La pensée n'est rien d'intérieur, elle n'existe pas hors du monde et des mots. » Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, 1945. « Le signe n'est pas l'enveloppe qu'un pur hasard attribuerait à la pensée, mais son organe nécessaire etessentiel. » Ernst Cassirer, La Philosophie des formes symboliques. »

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