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L'art nous détourne-t-il de la réalité ?

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L'art sera révélateur de la réalité, s'il n'est ni pure création -produit d'une imagination exubérante déliée de tout rapport au réel ; ni pure imitation- fade copie de ce qui existe déjà. On peut donc poser que l'art nous détourne du réel que pour mieux y revenir. Il reste à déterminer ce "mieux". L'art, avons nous dit, est un monde métaphysiquement tout autre, où  (dit Hegel) toute la réalité y est apparente. L'art est donc bien illusion, mais au sens où il y a du JEU dans l'art -l'écart entre le monde de l'artiste et le notre et l'invitation à jouer de cet écart, pour découvrir la réalité, autrement.

L'activité produisant des choses reconnues belles nous écarte-t-elle de ce qui est véritablement, dans son essence même ? Autrement dit, l'art est-il un simple divertissement ou un accès à la vérité authentique ?

 

  • 1) Dans quelle mesure l'art est-il ce qui masque la réalité ?
  • 2) A quelle condition l'art est-il miroir de la réalité ?
  • 3) EN QUEL SENS L'ART PEUT-IL ÊTRE DIT RÉVÉLATEUR DE LA RÉALITÉ ?

 

 

« Dans la « République » (II), Platon n'est pas loin d'exiler de la Cité idéale les poètes s'ils ne se soumettent pas à la vérité. Il conteste donc l'autonomie de l'art et la liberté de l'artiste. Dans le « Phèdre » (248 d-c) Platon établit une hiérarchie des existences humaines en fonction de leur degré de perfection c'est à dire de connaissance. Ildistingue neuf degrés qui vont de la vie philosophique (premier degré) à la vie tyrannique (dernier degré). L'artisteimitateur occupe la 6e place, l'artisan et le laboureur la 7c, le sophiste la 8e. Pourquoi ? Pourquoi un tel voisinage du sophiste et de l'artiste ? Une telle condamnation de l'art ? 1) Parce que l'artiste comme le sophiste possède un savoir-faire qui est un savoir-tromper. a) Poètes et peintres n'enfantent que des fictions. Les poètes, Homère , Hésiode , ne sont que « faiseurs de contes », en outre contes dangereux car ils véhiculent une fausse image des Dieux et des Héros. Par exemple, les Dieux sont jaloux, se font la guerre et les pires vilenies. Or, « la bonté n'appartient-elle pas à ce qui est divinité? » (Rep.379). D'autre part, représenter les Dieux à l'image de l'homme, ne pas en faire des modèles de vertu, n'est-cepas encourager le mal? Les peintres et sculpteurs, quant à eux, illustrent les fictions inventées par les premier. etcréditent le mensonge. b) Pour plaire ces fictions doivent avoir l'apparence du vrai. Le savoir-faire de l'artiste est donc bien semblable àcelui du sophiste puisqu'il permet de produire l'illusion du vrai, de présenter comme vrai ce qui ne l'est pas et n'en aque l'apparence en utilisant les séductions du sensible (flatterie, plaisirs des sens ... ). Par exemple le bon peintreest celui qui est capable de représenter dans un espace à deux dimensions un objet qui, lui, occupe un espace àtrois dimensions. Plus l'image produite par le peintre semble vraie, plus elle est en fait infidèle à son modèle tel qu'ilest. L'exactitude de l'art repose sur la déformation du réel sensible (cf. les règles de 1a perspective). 2) Parce que l'art n'est qu'imitation . L'imitation de quoi ? Des apparences sensibles, de la réalité telle qu'elle se manifeste à nous par l'intermédiaire denos sens. C'est dans la juste mesure où le poète ne s'élève pas au dessus des apparences sensibles qu'il représenteles Dieux à l'image des hommes. L'art conforte les hommes dans leur erreur première : ce qui est, est ce quiapparaît. L'art n'est qu'illustration de l'opinion, représentation de la représentation subjective. 3) Parce que l'art n'est qu'imitation d'une imitation, un simulacre . Dans La « République » (X 597b-598c - cf. texte), Platon montre que le peintre est « l'auteur d'une production éloignée de la nature de trois degrés ». En effet, il y a trois degrés de réalité. · La première, celle qui est vraiment et pleinement, est la réalité intelligible ou Idée. Pour Platon les Idées ne sont pas des produits de notre intelligence, constitutives de cette dernière (rationalisme) ou formées aucontact de l'expérience (empirisme). Elles existent indépendamment de notre pensée. L'Etre est l'intelligible oumonde des Idées. Cette thèse rend compte et de la connaissance, la réalité est intelligible, objet d'uneconnaissance, et de l'ordre du monde. C'est parce que le monde est en lui-même intelligible que nous pouvons leconnaître. · La seconde, ensemble des êtres naturels ou artificiels, est seconde, sa réalité est moindre, dans la mesure où elle est imitation de la première. Les êtres naturels doivent leur existence à un Démiurge qui a façonnéla matière en contemplant le monde des Idées (« Timée » ). De même le bon artisan fabrique son objet en se réglant sur son Idée. Ces êtres ont moins de réalité que les Idées puisqu'ils se contentent de les imiter. · La troisième, la plus éloignée de la réalité telle qu'elle est en elle-même, est celle produite par le peintre puisqu'ilimite ce qui est déjà une imitation. Elle est donc un presque rien, n'a pas plus de réalité que notre reflet dans lemiroir. Elle est le reflet d'une apparence. En fait, il n'y a rien à voir. Au nom de la vérité Platon critique l'art. Les fondements de cette critique sont: la définition de l'art comme imitation, reproduction de la réalité sensible et à la définition de la réalité sensible comme apparence, apparencetrompeuse, apparence du vrai. Non seulement l'artiste ne produit que des apparences et en accentue la puissancetrompeuse, mais encore il nous attache à ce monde des apparences en produisant des apparences qui plaisent,excitent les sens et l'imagination. L'art, effet du désir sensible et des passions, les accroît en retour. L'hommeraisonnable n'y a pas sa place. L'art, ennemi de la vérité est ennemi de la morale. On trouve ici la premièrecondamnation morale de l'art et par suite la première justification théorique de la censure artistique dont relèveencore la condamnation des « Fleurs du mal » au milieu du XXe. Rousseau au XVIIIe, sur ce point fort différent des philosophes des Lumières, reprendra le flambeau de cette critique. L'art n'élève pas l'âme, bien au contraire.Apparence, il joue le jeu des apparences. Tout d'abord parce qu'il est, dans la société bourgeoise - société de lacomparaison, du faire-valoir, de l'hypocrisie, de la compétition -, indissociable d'une mise en scène sociale. On vaau théâtre pour exhiber sa toilette et autres signes extérieurs de richesse, pour se comparer, médire, recueillir lespotins... Ensuite parce qu'il nous plonge dans un monde fictif où nous pouvons à bon compte nous illusionner surnous-mêmes. Par exemple nous versons de chaudes larmes en assistant an spectacle des malheurs d'autrui etnous restons froids et impassibles lorsque nous avons l'occasion de lui porter secours. Mais cependant nous avonspu croire à notre bonté naturelle. Pour Platon comme pour Rousseau l'art est un divertissement qui nous divertit, nous détourne de nous mêmes. »

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