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Les mots ont-ils un pouvoir ?

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Selon lui, leur dire n'est qu'un faire-croire, sans cesse changeant, impuissant à exprimer l'être. Il n'en reste pas moins que les paroles de Protagoras, d'Hippias, de Gorgias semblent capter l'attention et que l'argumentation de leurs discours persuasifs emporte la conviction. Plus près de nous, le linguiste Roman Jakobson invoque la fameuse fonction « conative » du dire, centrée sur le destinataire (celui à qui l'on parle) et qui trouve, par exemple, son expression grammaticale dans l'impératif. L'ordre est bien un dire qui vise à agir sur autrui. Et dans Quand dire, c'est faire, le philosophe anglais Austin affirme que produire certaines énonciations, c'est une action. Aux énoncés simplement « constatifs » qui ne visent qu'à décrire un événement qui peut être vrai ou faux (exemple : « il fait beau »), Austin oppose les énoncés qu'il appelle « performatifs » qui ne décrivent, ne rapportent, ne constatent absolument rien, ne sont ni vrais ni faux et sont tels que « l'énonciation de la phrase est l'exécution d'une action (ou une partie de cette exécution) ». Quand, par exemple, je dis à la mairie ou à l'église « oui, je le veux (c'est-à-dire je prends cette femme comme épouse légitime), « je ne fais pas le reportage d'un mariage : je me marie ». "Nous prendrons donc comme premiers exemples quelques énonciations qui ne peuvent tomber sous aucune catégorie grammaticale reconnue jusqu'ici, hors celle de l'« affirmation » ; des énonciations qui ne sont pas, non plus, des non-sens, et qui ne contiennent aucun de ces avertisseurs verbaux que les philosophes ont enfin réussi à détecter, ou croient avoir détectés : mots bizarres comme « bon » ou « tous » auxiliaires suspects comme « devoir » ou « pouvoir » constructions douteuses telles que la forme hypothétique. Toutes les énonciations que nous allons voir présenteront, comme par hasard, des verbes bien ordinaires, à la première personne du singulier de l'indicatif présent, voix active. Car on peut trouver des énonciations qui satisfont ces conditions et qui, pourtant, A) ne « décrivent », ne « rapportent », ne constatent absolument rien, ne sont pas « vraies ou fausses » ; et sont telles quen B) l'énonciation de la phrase est l'exécution d'une action (ou une partie de cette exécution) qu'on ne saurait, répétons-le, décrire tout bonnement comme étant l'acte de dire quelque chose.

Nous pouvons agir avec des mots. Les énoncés performatifs sont des actes à part entière, et non une simple description de ce qui est. Mais, le pouvoir ne vient pas des mots eux-mêmes mais des situations dans lesquelles ils sont prononcés.

« ou à l'autel, etc. « Oui [je le veux] », je ne fais pas le reportage d'un mariage : je me marie.Quel nom donner à une phrase ou à une énonciation de ce type ? Je propose de l'appeler une phrase performativeou une énonciation performative ou — par souci de brièveté — un « performatif ». Ce nom dérive, bien sûr, du verbe[anglais] perform, verbe qu'on emploie d'ordinaire avec le substantif « action » : il indique que produire l'énonciationest exécuter une action (on ne considère pas, habituellement, cette production-là comme ne faisant que direquelque chose. (...)PEUT-IL ARRIVER QUE DIRE UNE CHOSE CE SOIT LA FAIRE ?(...) Une telle doctrine semble d'abord étrange, sinon désinvolte ; mais pourvue de garanties suffisantes, elle peuten venir à perdre toute étrangeté." AUSTIN in "Quand dire, c'est faire", 1ère conférence, Paris, Editions du Seuil, 1970. Le pouvoir des mots ne réside pas dans les mots eux-mêmes. Le sociologue Bourdieu affirme que la croyance en un pouvoir des mots est naïve. L'erreur est de considérer lelangage comme « un objet autonome », en faisant abstraction des usages du langage, donc « des conditionssociales d'utilisation des mots ». Certes, un discours politique ou scientifique peut avoir une valeur intrinsèque. Maisle même discours, prononcé dans des circonstances différentes ou par des personnes n'ayant pas la mêmereconnaissance sociale, n'aura pas le même impact. Le pouvoir des mots ne réside donc pas dans les mots eux-mêmes, mais provient des conditions sociales qui leur confèrent légitimité et autorité. Cela signifie que la parole esttoujours prise dans un rituel social qui lui donne son efficacité. Ainsi l'autorité n'advient au langage que du dehors.C'est ce qui est fortement symbolisé par le skeptron, le bâton, qui, chez Homère, est l'attribut du roi, des hérauts,des messagers, de tous les personnages qui, par nature ou par occasion, sont revêtus d'autorité. « On passe leskeptron, dit Bourdieu, à l'orateur avant qu'il commence son discours et pour lui permettre de parler avec autorité. » Pouvoir du langage & langage du pouvoir. Puisqu'il a pour fonction essentielle l'expression de la pensée et la communication entre les hommes, il estclair que le langage joue un rôle éminent dans les phénomènes de pouvoir. Il permet ou facilite l'action; il l'interdit oula sanctionne; le droit se dit et s'écrit et ceux qui dirigent la Cité exercent leur fonction par l'intermédiaire dulangage, tout comme ils sont attentifs à en capter les signes. Dans toutes les sociétés, les titulaires du pouvoir ont possédé la maîtrise du langage ou des langagespropres à orienter l'action d'autrui. Ceux-là sont détenteurs de ce "maître-mot" que Kipling attribuait dans la jungle à l'enflant démuni mais qui finirait par s'emparer de la fleur rouge. Prêtres et scribes, pontifes et rois, légisteset avocats, journalistes et hommes des médias connaissent tour à tour cette puissance. L'agora d'Athènes était lelieu de disputes, de collusions oratoires. De même, Dieu se manifeste par cet acte de langage: " Au commencement était le Verbe" disait déjà Saint-Jean. Dans les sociétés complexes, le langage est l'expression du pouvoir. A tel point que le fait de nommer, dequalifier un Pouvoir, lui donne sa cohérence, sinon son existence: qui dit monarchie se met en mesure d'élaborer lesystème monarchique, formule la série des concepts qui se trouvent mis dans la langue. Toutes les institutions majeures ont pour rôle de tester et d'élaborer le langage du Pouvoir. L'un desprivilèges les plus incontestables du milieu dirigeant est précisément de conserver la langue. Le langage de la culturese confond avec celui de la classe dirigeante. Les faits langagiers montrent la capacité "performative" des classes dirigeantes. Et, le propre de ces dernières est d'éviter ou d'intégrer la "gheottisation" du langage: culture jeune (BD,musique, expressions "branchées"...). Dès lors, si le pouvoir manifeste son emprise sur le langage, ce dernier à sontour influence le Pouvoir, à tel point que l'évolution des phénomènes langagiers a une signification historique etpolitique considérable: l'invasion du franglais traduit ainsi notre infériorité à l'égard de l'Amérique anglophone, lorsquela France était puissante, on parlait français à Saint-Pétersbourg. De même, à la limite, on obtient le phénomène dela langue de bois qui est une conséquence de la glaciation du langage et/ou de la glaciation du Pouvoir. Aussi, il faut bien qu'un jour, change ce langage jugé rétrograde. Et, la révolution se manifeste aussi par un acte delangage. La prise du pouvoir ne s'accompagne pas par hasard de déclarations solennelles, de thèses ou deprofession de foi. En bref, on peut dire que le rêve de puissance est un rêve de langage. Il fonde et manifeste le Pouvoir etcelui-ci s'exerce par celui-la. »

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