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Grand cours: LE POUVOIR (d/g)

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3) LES MICROSTRATEGIES (Michel Foucault)

- Le pouvoir, loin d’être au sommet de l’organisation sociale, se répand en tous lieux. Le pouvoir est pluriel, multiforme, éclaté, présent dans le tissu le plus fin de l’échange social. Notion de microstratégie. Que désignent les microstatégies ? Des petits pouvoirs omniprésents, des relations de domination souples.

- Chez Foucault, le pouvoir désigne un jeu de stratégies, un réseau mobile, un ensemble de rouages et de foyers, d’actes minuscules, épars, divers. Le pouvoir se déploie en réseau qui fonctionne dans le savoir, les gestes du corps, les institutions (la famille, l’école, la prison, la médecine, l’Etat, etc.), partout. L’Etat lui-même prend appui sur des rapports de force multiples et singuliers qu’il intègre, mais qu’il ne crée pas. Il s’agit de foyers de pouvoir, qui sont autant d’Etats dans l’Etat, autant de pouvoirs locaux ou régionaux. C’est pourquoi la lutte contre le pouvoir est sans fin, le pouvoir étant infini, et ne peut être que locale. Il faut alors substituer à l’idée de révolution (pouvoir qu’il s’agirait de conquérir ou de renverser) celle de révolte ou de résistance.

3.1  – La raison, forme de pouvoir

- Dans L’histoire de la folie, Foucault montre que au XVIIème siècle commence le grand renfermement de la folie : on commence à enfermer systématiquement les fous et la belle raison classique apparaît alors comme un facteur d’exclusion faisant taire les voix de la folie. Date importante : 1656, décret de fondation, à Paris, de l’Hôpital général.

- 1793 : Philippe Pinel prend la direction du service des aliénés de Bicêtre et fonde l’asile, destiné à la « guérison du fou «. Nouvel exil de la folie dans l’espace de la maladie mentale. Triomphe de la raison médicale. Au XIXème siècle, la psychiatrie est interprétée comme un instrument de capture d’une folie : depuis le début de son histoire, l’occident n’aurait affirmé son identité culturelle qu’en soumettant la folie à une ségrégation marquée. Le médecin, devenu l’incarnation de la “raison-pouvoir”, domine dans le champ thérapeutique, il se constitue comme une figure essentielle de l’asile, non point en tant que savant, mais en tant que garant de la loi morale et juridique.

- L’ordre thérapeutique désigne un ordre normatif. Le pouvoir est en relation avec le savoir : l’ordre asilaire se trouve à l’origine d’analyses médicales (études sur la démence, la manie, la mélancolie, etc.). La folie acquiert un statut de culpabilité et de sanction morale.

3.2  – Surveiller et punir

- De même, dans Surveiller et punir, Foucault réfléchit sur la prison et dégage l’idée de tactiques de pouvoir qui se substituent au pouvoir agissant par répression. La fonction de la prison n’est pas d’empêcher la délinquance mais de l’entretenir.  Il montre comment, au XIXème siècle, la prison devient une pratique punitive généralisée à la suite de la mise en place d'une société disciplinaire.

- Jusqu’à la seconde moitié du XVIIIème siècle, en effet, on n’emprisonne pas, mais on supplicie, à travers des rituels soigneusement codifiés. On dépèce, on ampute, on disloque le corps. Fonction du supplice : produire une certaine quantité de souffrance pour rendre sensible à la toute puissance du souverain. Or, à la fin du XVIIIème siècle, les potences et les bûchers vont disparaître. Il faut désormais affiner les pratiques punitives, insérer le pouvoir plus finement et plus profondément dans le corps social. La prison devient alors la forme essentielle du châtiment.

- Entre 1780 et 1830, en effet, l’Europe se couvre de pénitenciers et de forteresses qui remplacent les échafauds. Il s’agit alors, non plus de vaincre le corps, mais de le surveiller et de le dresser. Le triomphe de la prison exprime le succès des techniques disciplinaires qui s’étendent dans d’innombrables secteurs, l’école, la prison, l’hôpital, etc. Il s’agit de perfectionner la machine humaine, de la rendre plus utile et plus productive. Mise en place de toute une « microphysique du pouvoir « : des micropouvoirs opèrent sur le corps divisé en unité (bras, mains, jambes, etc.) que l’on soumet et que l’on dresse, en quadrillant l’espace de manière précise. On traité désormais le corps non par masse mais dans le détail, à travers une micro-analyse, en surveillant les mouvements, les gestes, la rapidité, etc. Ce micropouvoir fait l’économie d’un rapport violent et coûteux.

- Exemple de l’école. Au XVIIIe siècle, les individus commencent à etre répartis dans l’ordre scolaire : rangées d’élèves dans la classe, les couloirs, les cours ; organisation d’un espace sériel qui a rendu possible le contrôle de chacun et le travail simultané de tous. L’espace scolaire fonctionne comme une « machine à apprendre, mais aussi à surveiller, à hiérarchiser, à récompenser « (Foucault, Surveiller et punir).

- Mise en place de micropouvoirs dispersés qui font intervenir trois facteurs : la surveillance, l’action normalisatrice, l’examen permettant l’emprise du pouvoir sur le corps :

1.     La surveillance

- But : contraindre par le jeu du regard, observer, modeler. On rêve d’une architecture permettant un contrôle intégral de l’homme : hôpitaux, asiles, prisons. Dans les grands ateliers, la surveillance s’intègre dans le processus de production ; dans l’enseignement, les meilleurs élèves jouent le rôle d’observateurs. L’espace doit rendre possible la surveillance sur une très grande échelle.

- Le modèle panoptique devient, vers 1830-1840, le programme architectural de la plupart des projets de prison. Cf. Panopticon de Jeremy Bentham (1748-1832) : bâtiment sphérique divisé en cellules ; au centre, une tour d’où l’on peut voir sans être vu ; dans chaque cellule, un seul prisonnier parfaitement visible et ne pouvant lui-même voir. Le dessein est celui d’un pouvoir omniprésent, d’une surveillance généralisée des conduites. Dissociation du couple « voir/être vu «.

2. Le pouvoir de la norme

- La norme joue également un rôle décisif, à côté de la surveillance, dans la consolidation du pouvoir moderne. La norme et le normal fonctionnent comme de grands instruments du pouvoir.

- Par opposition à la loi, écrite et codifiée, le pouvoir de la norme introduit un large dégradé de différences, d‘écarts et de niveaux. La normalisation permet de mieux quadriller le corps social. La norme : règle et modèle de ce qui doit être d’autant plus puissants qu’ils exercent un pouvoir diffus et subtil.

3. L’examen

- L’examen assure l’emprise du pouvoir sur le corps et les esprits. Exemple de la médecine. Jusqu’au XVIIe siècle, le médecin reste étranger au fonctionnement de l’hôpital, entièrement contrôlé par des organisations religieuses. A partir du XVIIe siècle, il examine régulièrement les malades, étend ses procédures d’examen, lequel devient un processus de « pouvoir-savoir «, formateur de sciences cliniques de l’individu ; par le contrôle, l’individu est transformé en objet de savoir. De même, pour la prison, l’infracteur de la loi – le délinquant – et la criminologie se rejoignent ; le détenu devient objet de surveillance sur lequel s’édifie la criminologie.

- Le pouvoir, loin d’être uniquement ce qui refoule et censure (un phénomène simplement négatif), désigne aussi ce qui produit et crée des rituels de vérité, des sciences humaines (psychologie, psychiatrie, criminologie, etc.) ; pouvoir et savoir, montre Foucault, varient en fonction l’un de l’autre, de sorte que les machineries de pouvoir sont des stratégies de vie créatrices, des dispositifs inventifs, des réseaux producteurs.

3.3  – Importance et limites de la conception foucaldienne du pouvoir

- En définitive, le pouvoir, selon Foucault, n’est pas la domination, la dialectique commandement / obéissance, l’oppression, la répression, la violence, la servitude volontaire. Le pouvoir ne se définit point à proprement parler comme « emprise « de l’homme sur l’homme. Qu’est alors le pouvoir selon Foucault ?

- Une grande machinerie, aux rouages complexes, qui circule dans toute la société, dans les écoles, les hôpitaux, les prisons, etc. Au schéma classique loi-contrainte-répression, Foucault substitue celui d‘un rapport de force mobile, d’un mode d’action ouvert, ramifié, dispersé à travers tout le corps social.  Le pouvoir circule, entre techniques de gestion et de quadrillage, arts de faire subtils, stratégies complexes. Le pouvoir doit être rapproché du gouvernement (cf. Surpa, texte de Foucault), c’est-à-dire du mode d’action sur autrui.  Le pouvoir est finalement ce qui produit des normes, des modèles organisant des microstratégies. De même, les savoirs se donnent comme le résultat des pouvoirs.

- Le pouvoir a donc avant tout   : il fait surgir des techniques et des dispositifs d’action, mais aussi des savoirs (une psychiatrie, une criminologie, une statistique, etc.). Il construit, en somme, une subjectivité, un savoir. Le philosophe met l’accent sur l’autonomie des acteurs et la liberté de manoeuvre surgissant dans les relations de pouvoir.

- On peut se demander toutefois si Foucault occulte cependant l’essence de la domination dans sa conception du pouvoir. Ce que néglige peut-être le philosophe, c’est la domination, cette condition somme toute nécessaire du pouvoir. Foucault n’étudie pas la raison interne du sujet dominé, l’énigme finalement du pouvoir.

Conclusion :

- Que nous enseignent ces analyses sur les microstratégies ? Que personne n’est propriétaires des pouvoirs, qu’ils désignent des réseaux de relations mettant en jeu des logiques mobiles. Ces micropouvoirs  disséminés dans l’ensemble du corps social déploient de stratégies complexes qui circulent entre techniques de gestion et de quadrillage.

4) LES POUVOIRS D’INFLUENCE

- Les pouvoirs d’influence désignent des pratiques sociales agissant par persuasion et séduction. Leur pression diffuse est tout aussi décisive que celle du pouvoir politique ou économique. Ils permettent de modeler les esprits et les coeurs. Ils emportent en douceur les décisions. Pouvoir des médias, des intellectuels, de la religion, des idéologies, des mots et du langage, etc. Nous évoquerons le pouvoir des médias et celui du langage.

4.1  – Le pouvoir des médias

- Par médias, il faut entendre les supports de diffusion massive de l’information : presse, radio, télévision, etc. Depuis 1950, le phénomène médiatique s’est imposé comme un système de pouvoir d’influence exceptionnel, en particulier à la suite du développement de la télévision (on parle aujourd’hui de « médiacratie «). L’usage de la télévision a provoqué un bouleversement psychique et social : elle a touché l’ensemble de notre vie.

- Le pouvoir des médias se comprend d’abord comme pouvoir de l’imaginaire : ils permettent le fonctionnement intensif des mécanismes de projection et d’identification; le téléspectateur vit par procuration tout ce qui s’offre à lui; la télévision transforme tout le réel en spectacle, auquel le spectateur s’identifie. Un voyeurisme magique imprègne les mentalités : « Les nouvelles techniques créent un type de spectateur pur, c’est-à-dire détaché physiquement du spectacle, réduit à l’état passif et voyeur. Tout se déroule devant ses yeux, mais il ne peut toucher, adhérer corporellement à ce qu’il contemple (…) Ainsi nous participons aux mondes à portée de la main, mais hors d’atteinte de la main « (Edgar Morin, L’Eprit du temps).

- De même, c’est dans le champ politique que les puissances des médias et leur actions sur l’imaginaire apparaissent en pleine clarté; rôle de la séduction; primauté de l’image par rapport à la notion, de l’apparence sensible par rapport aux concepts; le contenu du message devient moins important que la forme, l’image, le personnage. Désormais, les médias créent l’événement, façonnent les hommes politiques et l’histoire immédiate.

- Pouvoirs d’orientation de l’opinion ( pouvoir, par exemple, de la publicité et des sondages), les médias contribuent ainsi à effacer, dans nos sociétés, la mise en question, la contestation : dans L’homme unidimensionnel, Marcuse montre que les médias sont un pouvoir créateur d’une société close, qui absorbe les oppositions et participe à la formation d’un « homme unidimensionnel «, c’est-à-dire entièrement intégré dans la société globale. Les médias, en somme, standardisent les goûts et intérêts divers, accentuant la poussée vers le conformisme et finissant par produire un « homme moyen «. Les médias uniformisent, affaiblissent les singularités de chacun. « La médiacratie « se transforme en « médiocratie «.

- Pour Mac Luhan, enfin, dans Pour comprendre les médias, la télévision fait naître l’anémie culturelle en tuant notamment la lecture. La télévision provoque des transformations majeures chez l’enfant, qui devient un myope culturel.

- Le pouvoir des médias ne réside pas uniquement dans leurs mécanismes de séduction. Ils détiennent aussi un pouvoir considérable de création du réel : les événements sont filtrés selon une stratégie de séduction ou à tarvers un projet politique ? Redoutable pouvoir d’orientation de l’opinion.

- Evoquons enfin le pouvoir de la publicité et des sondages qui prennent eux aussi en charge, par la douceur et la persuasion, le conditionnement des esprits.

- La publicité : art d’exercer une action psychologique sur le public à des fins commerciales en recourant à des méthodes insidieuses de conditionnement. Les sondages nous influencent fortement. Les sondages évoquent le désir du plus grand nombre et nous suggèrent d’aller dans la même direction, de nous ranger à l’avis de la majorité. Les sondages prônent insidieusement le conformisme.

4.2  - Le pouvoir du langage

- Le langage est une fonction d’expression verbale de la pensée, faculté qu’ont les hommes de s’entendre au moyen de signaux verbaux. Selon Austin, dire, c’est faire, capturer l’auditeur dans le filet des mots. Le langage est un art d’agir sur le monde, un pouvoir : parler, c’est agir; prendre la parole, c’est s’emparer du pouvoir (exemples de la propagande et de la démagogie). Pouvoir d’influence exemplaire qui charme, exerce une puissance magique (cf. : les sophistes); puissance d’envoûtement : parole poétique, parole magique du sorcier, parole de la thérapie analytique, parole de la calomnie, de la flatterie (quoi que l’on dise, il en restera toujours quelque chose !). Art d’agir sur les autres, le langage crée les choses et les êtres.

Conclusion sur les pouvoirs d’influence :

- Les pouvoirs d’influence ont une fonction sociale bien précise : agir par séduction, non par contrainte physique, s’ouvrir aux coeurs et aux esprits, par persuasion, voire par manipulation, pour administrer et gérer le social. Ils règlent la communication dans la société, mais aussi le fonctionnement de l’universel (intellectuels, idéologies…) ou l’angoisse et le désordre (religion). Ces pouvoirs d’influence représentent des ensembles souvent informels, diffus, insaisissables, énigmatiques, qui sont néanmoins très puissants.

Conclusion générale de la première partie :

- Au total, le pouvoir traverse toutes les relations sociales : les groupes, les élites, les familles, les Grandes Ecoles, les systèmes punitifs, etc. Chaque fois que des êtres humains entrent en rapport se tissent des phénomènes de pouvoir. A côté du pouvoir politique dont l’Etat est la figure par excellence, se dévoilent une extrême diversification des modèles de domination, une pluralité de figures de régulation ou de compétition. Omniprésence donc des phénomènes de domination qui semblent corrélatifs de l’humanité et des relations intersubjectives. 

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