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« Pas plus qu'il n'est méticuleux pour la chronologie de l'histoire, Céline ne se soucie pas de la vraisemblance de ses créatures imaginaires. Voyage au bout de la nuit n'est pas un roman réaliste. » Vous discuterez cette affirmation d'un critique à l'aide de votre propre lecture de Voyage au bout de la nuit. 

Publié le 13/11/2011

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Il a été vu que Céline revendiquait sur la couverture et la page de titre l'appartenance de Voyage au bout de la nuit au genre romanesque. En cela, il s'inscrivait dans une forme littéraire qui depuis le XIXème siècle obtenait de beaux succès. Il prenait également le relais d'auteurs qui, au cours des siècles avaient contribué à fixer et modifier les lois du genre. Aussi, par cette revendication, créait-il une attente dans le public qui s'attendait à retrouver dans Voyage au bout de la nuit des modèles familiers. Toutefois, les réactions des lecteurs concernant le genre du livre révélèrent rapidement un trouble qui n'était pas près de s'estomper. On relèvera, à titre d'exemple, le jugement exprimé par René Schwob en mars 1933 : « Sous une forme de journal très simple vous avez si bien réussi à faire l’épopée de la misère humaine que toute intelligence critique et trop bien ordonnée semble, auprès de votre puissance, minable et ridicule. « Un peu plus loin, René Schwob parlait encore de « journal intime «. D’autres firent preuve de beaucoup d'intuition en révélant d'emblée des aspects biographiques de l’œuvre, question qui n'a pas encore fini de susciter l'intérêt des critiques. Le principal reproche que l'on fit à Voyage au bout de la nuit en tant que roman concernait le rejet de la composition en intrigue. 

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« contraire, par exemple, de Tom Jones. » Au-delà de cette similitude formelle, on notera que Bardamu assume tour àtour, au cours du récit, tous les rôles dévolus au picaro classique : étudiant en rupture de ban, soldat tantôtpeureux, tantôt vantard, bouc émissaire, parasite, etc… La course du personnage, sa vie s'apparentent aumouvement, elle est un voyage qu'il faut mener à son terme, même si ce terme, pour Bardamu, est le bout de lanuit. Ainsi, lorsqu'aux Etats-Unis, il a enfin trouvé un havre de paix auprès de Molly, au lieu d'y cultiver son jardin, ilpréfère reprendre sa folle poursuite du néant.Voyage au bout de la nuit emprunte encore des éléments au roman exotique dans sa partie africaine par l'évocationde la flore, de la faune ou encore des mœurs indigènes. Il est remarquable que, pour cette évocation, Céline arecours à des procédés d'amplification qui mettent parfois en scène un décor surnaturel; ainsi cette description dujardin du prêtre qui l'a recueilli : « Je croyais bien que c'en était fini, j'essayai de regarder encore un peu ce qu'onpouvait apercevoir de ce monde par la fenêtre du curé. Je n'oserais pas affirmer que je puisse aujourd'hui décrireces jardins sans commettre de grossières et fantastiques erreurs. Du soleil, cela c'est sûr, il y en avait, toujours lemême, comme si on ouvrait une large chaudière toujours en pleine figure et puis, en dessous, encore du soleil et deces arbres insensés, et des allées encore, ces façons de laitues épanouies comme des chênes et ces sortes depissenlits dont il suffirait de trois ou quatre pour faire un beau marronnier ordinaire chez nous. Ajoutez un crapaudou deux dans le tas, lourds comme des épagneuls et qui trottent aux abois d'un massif à l'autre. » Il ne s'agit pas dela description objective d'un pays, mais plutôt d'une fantasmagorie qui manifeste une entreprise délibérémentlittéraire.Enfin, Voyage au bout de la nuit tient encore par certains aspects du roman à thèse, dans la mesure où l'ensembledu livre est porté par une idée sous-jacente : la bestialité et la lâcheté de l'homme moderne le pousse à détruire lavie, sa terre, ses amis, ses ennemis, ses enfants. Cela est très bien traduit par la description de la guerre ou dutravail à la chaîne qui représentent la transformation de l'être humain en créature animale obéissante et stupide.Toutefois, ce thème privilégié n'est pas le seul à faire l'objet de discours généraux. Ailleurs, c'est l'inconscient, autrecentre d'intérêt privilégié de l'auteur, qui provoque une réflexion; ainsi, après avoir évoqué le mystérieux professeurPrinchard, le narrateur explique : « Tout ce qui est intéressant se passe dans l'ombre, décidément. On ne sait riende la véritable histoire des hommes. » Cette découverte est confirmée à plusieurs reprises, notamment au momentoù Bardamu tente de définir le caractère de Robinson: « De nos jours, faire le "La Bruyère" c'est pas commode. Toutl'inconscient se débine devant vous dès qu'on s'approche. » Enfin, ce sont parfois les partis pris politiques del'auteur qui font l'objet de tels commentaires; c'est le cas, par exemple, après que le narrateur a évoquél'atmosphère décadente des colonies : ce constat l'amène à conclure par un « voilà comment on perd ses colonies »qui sent l'amertume. Cette fonction de commentaire est parfois si présente que les situations décrites semblentdevoir leur présence à la seule volonté d'illustrer une idée de l'auteur. Heureusement, l'auteur de Voyage au bout dela nuit, en attribuant ces commentaires à la voix narratrice, a su donner une unité de ton au roman. Notons encoreque les discours assumés par Bardamu ont parfois l'éclat d'un aphorisme qui leur confère une réelle valeur littéraire.Cette exploitation de genres et de sous-genres, comme nous l'avons vu, inscrivait l'œuvre de Céline dans unecontinuité littéraire qui permettait au public d'établir des relations avec des œuvres antérieures. L'attributiond'antécédents littéraires à l'auteur de Voyage au bout de la nuit devait produire le même effet auprès des lecteursde l'époque. En effet, dès la parution, les critiques crurent pouvoir mettre en valeur des parallèles entre Céline etdes auteurs disparus. Ainsi, René Trintzius le comparait à « une sorte de Rabelais ». Léon Daudet, de son côté,abondait dans ce sens en rattachant plus généralement Voyage au bout de la nuit à la veine du seizième siècle.C'est aussi du Satyricon qu'il rapproche le livre : « On connaît, dans l'antiquité, un ouvrage analogue : le Satyriconde Pétrone. » Une liste exhaustive serait bien trop longue pour être exposée cependant ce qui importe, ici, c'est demettre en valeur l'inscription immédiate de l'œuvre de Céline dans la tradition littéraire par ce type de parallèles. Cesrapprochements eurent pour mérite d'affirmer la littérarité de Voyage au bout de la nuit en l'impliquant dans unefiliation reconnue par l'ensemble du monde littéraire. Céline lui-même, bien que partagé entre le désir de se fairepasser pour un novateur absolu et celui d'intégrer le cercle fermé du monde littéraire, admit à plusieurs reprises avoirlu des œuvres d'auteurs antérieurs tel que Freud ou Barbusse. L'allusion à un auteur contemporain contribuait àinscrire l'inspiration de Céline dans la série littéraire à laquelle appartenait son œuvre. Ces influences existent, leslecteurs de 1932 ont pu, par exemple, déceler une réminiscence du Candide de Voltaire dans tel épisode de Voyageau bout de la nuit où le narrateur utilisait la symétrie pour mettre en valeur l'absurdité de la guerre: « […] il y avaitla guerre entre nous, cette foutue énorme rage qui poussait la moitié des humains, aimante ou non, à envoyerl'autre moitié à l'abattoir. »Les jeux intertextuels sont nombreux dans Voyage au bout de la nuit de Céline, en effet il reprend les grands« topoï » de la littérature et les détourne de façon à se positionner vis-à-vis de ceux-ci. La guerre est le pilier del'histoire de Céline dans Voyage, c'est le prétexte qui lui permet de faire de nombreux voyages en France et àl'Internationale. L'Afrique est le deuxième « topos » détourné de l'œuvre, Céline s'inspire des écrits de sesprédécesseurs tel que Voyage au Congo de Gide, Au cœur des ténèbres de Conrad et Robinson Crusoé de Defoe(œuvres citées lors d'un TD). La forme de l'histoire elle même correspond à la lancée artistique de l'époque: voyagesfaciles (d'où voyages sans justification), art "transgressif" (ici parlé), libérations des mœurs (personnages fémininsfrivoles). Nous avons vu quels furent les efforts mis en œuvre par Céline afin d'obtenir une place parmi les écrivainsde son temps. Or, le milieu le lui a bien rendu. Si son œuvre s'intègre dans l'horizon d'attente de son époque, c'est,tout d'abord, parce qu'elle est acceptée et même louée par les écrivains contemporains; en cela, elle s'inscrit doncparfaitement dans sa « série littéraire » : l'accueil d'écrivains aussi différents que Malraux, Maurois, Valéry ouBernanos relève plus de la conformité que de la marginalité. C'est ainsi qu'en 1932, Lucien Descaves affirmait : « ceromancier là est notre Dostoïevsky ». Enfin, il convient d'ajouter à cette liste déjà imposante, un nom qui resteraattaché à l'œuvre de Céline, celui d'Henri Miller qui confia au photographe Brassaï : "Aucun écrivain ne me donna untel choc. Ces différents éloges ont l'intérêt de manifester à quel point Voyage au bout de la nuit était en phaseavec la production littéraire de son temps. En l'accueillant de cette manière, les écrivains firent de Céline leur pair,intégrant du même coup son œuvre à la série littéraire qui vit sa parution. En outre, force est de constater qu'en »

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