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Commentez et discutez ce jugement d'André Gide : «J'ai écrit, et suis prêt à récrire encore, ceci qui me paraît d'une évidente vérité : «C'est avec les beaux sentiments qu'on fait de la mauvaise littérature.»Je n'ai jamais dit ni pensé, qu'on ne faisait de la bonne littérature qu'avec les mauvais sentiments. J'aurais aussi bien pu écrire que les meilleures intentions font souvent les pires oeuvres d'art et que l'artiste risque de dégrader sont art à le vouloir édifiant.» (Journal, 2 se

Publié le 29/01/2011

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« patronage», les romans faciles où les méchants sont toujours vaincus et où les bons arrivent brillamment à leursfins.

Au reste, on pourrait se demander si une simplification dans le sens inverse serait tellement meilleure; untriomphe aisé et sans conflit des forces du mal serait aussi lassant.

Nous avouons qu'un certain érotisme modernesans conflit nous semble relever d'un nouveau «moralisme» inversé.

Pour saisir ce qu'est la vraie littérature,songeons à l'érotisme de Baudelaire que baigne la nostalgie de la pureté perdue, du «vert paradis des amoursenfantines.». II Les complexités vivantes et nécessaires Ainsi l'art édifiant nous apparaît comme un mensonge : il ampute l'oeuvre d'art de toute la sincérité de la vie.

Sansdoute l'art n'est-il pas toute la vie, comme l'ont cru à tort les réalistes, mais il en a la complexité chaude, vivante,et pour ainsi dire charnelle.

Par exemple, Chateaubriand, dans les Mémoires d'Outre-Tombe, donne à ses souvenirs une dignité et une tenue que la réalité n'a peut-être pas eues, mais il se garde bien d'être un auteur à beauxsentiments et jusqu'en son style palpitent des émotions vivantes, peut-être épurées, mais riches de tous lestroubles du vécu. 1 il est frappant, en effet, de constater que tous les écrivains de talent ont été poursuivis, ou du moins critiqués, pour leur «immoralité».

Ne serait-ce pas parce que,à une certaine profondeur d'analyse, il n'y a plus de beaux sentiments ? C'était déjà ce quepensait, d'une façon un peu raide et systématique, La Rochefoucauld, quand il s'efforçait deréduire les beaux sentiments à l'amour-propre et à l'intérêt.

De façon plus subtile et plussouple, nous voyons maints romanciers prendre «un beau sentiment» et en faire, parl'analyse impitoyable, le plus repoussant des vices.

Ainsi l'amour d'un père ou d'une mèrepour son fils, c'est un beau sentiment dans le mélodrame, c'est le seul bon côté que V.

Hugoattribue à son héroïne dans Lucrèce Borgia (1833) : cela réhabilite un peu ce monstre d'immoralité.

Dans Le Père Goriot au contraire, par une sorte de progression implacable de l'analyse, l'amour d'un homme pour ses deux filles devient presque un sentiment inavouable,dont Balzac nous fait entrevoir les profondeurs quasi impures.

Au fond, le beau sentimentn'est bien souvent qu'une somme de mauvais penchants que l'auteur ne veut pas voir : unauteur à beaux sentiments est souvent un auteur de mauvaise foi. 2 Sans même toujours pousser les choses aussi loin, le grand romancier ne saurait garder longtemps à un beausentiment la pureté et l'innocence dont rêvent les bonnes âmes : en admettant qu'il n'aille pas chercher parl'analyse des dessous peu édifiants, il doit au moins donner à son sentiment un minimum de relief, qui lui ôte ladiscrétion propre au beau sentiment.

Même s'il analyse une âme de prêtre (Amaury dans Volupté de Sainte-Beuve, l'abbé Donissan dans Sous le soleil de Satan de Bernanos, Léon Morin prêtre de Béatrice Beck), le romancier lui donnera un caractère tourmenté et passionné, luttant pour le bien sans doute, mais en plein coeur du mal et loin dela simplicité, de la facilité sans histoire du beau sentiment.

Chez un romancier digne de ce nom, ce qu'on appellehabituellement «beau sentiment» ne saurait exister : un certain caractère extrême, une certaine tension des êtreset des choses ôte toute naïveté facile au sentiment.

Le Lys dans la Vallée nous trace le caractère très pur de Madame de Mortsauf et pourtant que de complicités secrètes, que de troubles, que de passions tumultueuses danscette «belle âme», ainsi que nous l'apprend la lettre posthume de Mme de Mortsauf à Félix.

Son chaste romand'amour avec Félix de Vandenesse se déroule dans un climat de frôlements assez équivoques.

Même complicité etmême frôlements dans le thème romanesque, si cher au XVIIIe siècle, des deux amants vertueux perdus dans laforêt vierge.

C'est peut-être cette complicité moite et chaude de la nature équatoriale qui sauve Paul et Virginie de la fadeur.

Atala, épisode du Génie du Christianisme, roman d'amour de deux «sauvages» bons et vertueux, est le roman de la solitude à deux dans le Nouveau Monde.

En tout ceci le beau sentiment est bien loin de garder unenaïveté et une pureté qui auraient peut-être empêché ces oeuvres d'atteindre à un authentique niveau littéraire. 3 Au fond, disons-le franchement, le mauvais sentiment, pour lequel Gide manifeste une secrète complaisance, estplus favorable à la littérature : il a plus de relief, il se prête mieux à ce qu'on appelle l'optique romanesque outhéâtrale et surtout il favorise le conflit.

Le grand romancier chrétien de notre temps, Mauriac, se garde bien depeindre des héros édifiants et une fois pour toutes sauvés; Mauriac sait trop bien qu'il n'y a pas de héros sauvésune fois pour toutes, et surtout qu'il est de meilleur effet romanesque de présenter un univers de passions et detroubles appelant désespérément un autre univers que le romancier laisse deviner.

Racine ne prétendait pas faireautre chose et nous n'avons pas de raison de douter de ses déclarations à ce sujet.

Nombreux sont, surtout de nosjours, ces auteurs dont les créatures plongent dans des ténèbres morales où l'on ne sait plus si on est au coeur dumal ou au seuil du salut : Huysmans et son Durtal; Bernanos et ses abbés Donissan, Cénabre, etc.; J.

Green et sonAdrienne Mesurat. III Auteurs et genres Toutefois il est difficile de nier la réussite de quelque oeuvres pleines de beaux sentiments consciemment introduitspar l'auteur : La Chanson de Roland, les Sermons de Bossuet, Les Misérables de Hugo, voilà des univers où évoluent seulement les forces du bien en lutte contre les forces du mal.

Peut-être, quittant des considérations tropgénérales, devons-nous distinguer dans l'histoire littéraire des auteurs et des genres.. »

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