LE DIEU DES CHRÉTIENS MIS EN PROCÈS AU XVIIIe siècle.
Publié le 28/06/2011
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Seulement, la place était occupée. Ces audacieux trouvaient devant eux une conception de la vie qui, depuis dix-huit siècles, s'était confondue avec la civilisation de l'Europe. Le Christianisme s'offrait aux hommes dès leur naissance, les modelait, les instruisait, sanctionnait chacun des grands actes de leur existence, ponctuait les saisons, les jours et les heures, et transformait en délivrance le moment de leur mort. Chaque fois qu'ils levaient les yeux, ils voyaient, sur les églises et sur les temples, la même croix qui s'était dressée au Golgotha. La religion faisait partie de leur âme à des profondeurs telles, qu'elle se confondait avec leur être. Elle les réclamait tout entiers et ne souffrait point de partage : qui n'est pas avec moi est contre moi.

«
vaste édifice, des indécis, des bavards, des stupides qui ne savent ni le nom de la déesse, ni l'endroit de leur propreséjour.
Les murs sont couverts d'horribles peintures, naufrages et guerres civiles, la Mort et la Stérilité.
D'une hautetribune, une vieille femme décharnée répète à chaque instant sur un ton déclamatoire : « Jeunes gens, jeunes gens,écoutez-moi, ne vous fiez pas à vous-mêmes; ce que vous ressentez en vous n'est qu'illusion; faites confiance auxAnciens, et croyez que tout ce qu'ils ont fait est bien fait.
» En même temps un vieillard décrépit se démène et crie: « Jeunes gens, jeunes gens, la raison est une chimère; si vous voulez discerner le vrai du faux, suivez les opinionsde la multitude; jeunes gens, jeunes gens, la raison est une chimère.
» — Iconographie du même style nousmontrant l'Expérience qui détruit les systèmes, et l'Ignorance qui préconise la foi dans le passé, le consentementaux antiques préceptes, l'obéissance aux préjugés qui s'opposent au libre jugement.Que si cependant l'individu a besoin de se rassurer sur la valeur de ses opérations intellectuelles, il possède un signede reconnaissance : le caractère universel de la raison.
Celle-ci, en effet, est identique chez tous les hommes.
Ellene comporte pas d'exceptions possibles; les voyageurs qui prétendent avoir noté, dans les pays lointains, desoppositions irréductibles entre les comportements variés de notre espèce, n'ont eu affaire qu'à des différencessuperficielles et à des accidents négligeables ; ou bien ils ont mal regardé, ou bien ils ont menti.
Est irrationnel cequi n'a pas toujours été, ce qui n'est point partout; le critérium de la Vérité est son extension dans l'espace et dansle temps.
Les rationaux eurent beaucoup de motifs de s'irriter contre les Enthousiastes, leurs ennemis personnels; orun des plus profonds fut celui-ci : ces fanatiques se fiaient à l'émotion, au sentiment, tout individuels : aussi leurpensée, comme leur conduite, aboutissait-elle au chaos.
Depuis les plus civilisés des citoyens du monde jusqu'auxHurons du lac Michigan, jusqu'aux misérables Hottentots, dernier échelon avant la brute, du Nord au Sud et de l'Està l'Ouest, la nature s'exprime par la voix de la raison.Son excellence achève de se marquer à sa vertu bienfaisante.
Parce qu'elle perfectionnera les sciences et les artset qu'ainsi se multiplieront nos aises et nos facilités; parce qu'elle sera le juge qui nous fera savoir, plus sûrementque la sensation elle-même, quelle est au juste la qualité de nos plaisirs, et par conséquent ceux qu'il faut délaisseret ceux qu'il faut prendre; parce que le malheur n'est qu'un défaut de connaissance ou qu'un jugement erroné,parce qu'elle remédie à l'un et qu'elle corrige l'autre : ce que le passé avait toujours promis sans le donner, ellel'accomplira, elle nous rendra heureux.
Elle apportera le salut; elle équivaudra pour le philosophe, dit Dumarsais, à cequ'est la grâce pour saint Augustin ; elle éclairera tout homme venant en ce monde, étant lumière.La lumière; ou mieux encore, les lumières, puisqu'il ne s'agissait pas d'un seul rayon, mais d'un faisceau qui seprojetait sur les grandes masses d'ombre dont la terre était encore couverte, ce fut un mot magique que l'époques'est plu à dire et à redire, avec quelques autres que nous verrons.
Comme elles étaient douces aux yeux dessages, ces lumières qu'eux-mêmes avaient allumées; comme elles étaient belles et comme elles étaient puissantes;comme elles étaient redoutées des superstitieux, des fourbes, des méchants! Enfin elles brillaient; elles émanaientdes augustes lois de la raison; elles accompagnaient, elles suivaient la Philosophie qui s'avançait à pas de géant.Éclairés, voilà ce qu'étaient les enfants du siècle : car la métaphore délectable se prolongeait indéfiniment.
Ilsétaient les flambeaux; la lampe dont la lueur les dirigeait dans le cours de leurs pensées et de leurs actions; l'aubeannonciatrice; le jour ; et le soleil, constant, uniforme, durable.
Les hommes avaient erré, avant eux, parce qu'ilsavaient été plongés dans l'obscurité, parce qu'ils avaient dû vivre au milieu des ténèbres, des brouillards del'ignorance, des nuées qui cachaient la droite route; on avait couvert leurs yeux d'un bandeau.
Les pères avaientété des aveugles, mais les fils seraient les enfants de la lumière.Peu leur importait que l'image fût aussi ancienne que le monde, et qu'elle fût née peut-être au moment où les filsd'Adam, effrayés par la nuit, s'étaient rassurés en voyant poindre le jour.
Peu leur importait même qu'elle eût ététhéologique : « suis la lumière du monde, et celui qui me suit nt marche pas dans les ténèbres.
» Ils sel'appropriaient, ils la faisaient leur, comme s'ils l'avaient découverte.
La lumière, les lumières, c'était la devise qu'ilsinscrivaient sur leurs drapeaux, car pour la première fois une époque choisissait son nom.
Commençait le siècle deslumières; commençait l'Aufklärung.Was ist Aufklärung? s'est demandé Kant, lorsque, les temps étant révolus, il a jugé bon de procéder à un examen deconscience rétrospectif.
Il a répondu qu'elle avait été, pour l'homme, une crise de croissance, la volonté de sortir deson enfance.
Si, dans les époques précédentes, l'homme était resté en tutelle, c'était par sa faute : il n'avait paseu le courage de se servir de sa raison; toujours il avait eu besoin d'un commandement extérieur.
Mais il s'étaitrepris, il avait commencé à penser par lui-même : Sapere aude.
La paresse, la lâcheté, poussent une foule d'espritsà rester mineurs tout au long de leur vie, et permettent à quelques autres d'exercer une domination facile.
Si j'ai unlivre qui a des opinions pour moi, un directeur de conscience qui a une morale pour moi, un médecin qui a un régimepour moi, je n'ai pas besoin de faire personnellement effort : à ma place, un voisin s'occupera de la désagréableaffaire qui consiste à réfléchir.
Que la grande majorité des créatures ait peur d'atteindre sa majorité, c'est ce à quoiveillent les gardiens qui ont commencé par abêtir leur troupeau domestique : ils montrent à ces éternels enfants ledanger qui les menace s'ils prétendent marcher seuls.
De sorte qu'il est difficile aux individus de sortir de cetteseconde nature qu'ils finissent par aimer.
Et cependant il est possible, il est inévitable que se crée un public quiaccède à la philosophie des lumières.
Car quelques âmes fortes se dégagent et donnent l'exemple.
Exemple dont lavertu ne peut opérer que lentement : tandis que par une révolution, on abat un despotisme, on met fin à uneoppression, mais on n'arrive à rien de durable, et même on crée des préjugés nouveaux : au contraire, on exécuteune réforme profonde par une évolution.
La liberté en est l'âme, la liberté sous la forme la plus saine de tout cequ'on désigne sous ce vocable, la liberté de faire un usage public de sa raison.
— Mais ici des cris s'élèvent; l'officierdit à ses soldats : ne raisonnez pas, et faites l'exercice; le financier : ne raisonnez pas, payez; l'ecclésiastique : neraisonnez pas, croyez ! Le fait est qu'une certaine limitation est nécessaire, qui, loin de nuire à l'Aufklärung, lafavorise.
La liberté de penser et de parler est illimitée chez l'homme cultivé, chez le savant; elle est limitée chezceux qui, exerçant une fonction du corps social, doivent l'accomplir sans discussion; il serait extrêmementdangereux qu'un officier, recevant dans le service un ordre de son supérieur, se mît à raisonner sur l'opportunité decet ordre; qu'un ecclésiastique, exposant le Credo à ses catéchumènes, se mit à leur montrer ce que ce Credo a dedéfectueux.
En somme, le jeu des organes de la machine sociale doit se continuer sans changement brusque; en.
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