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Grand cours: LE POUVOIR (b/g)

Extrait du document

 

I) LES GRANDES FIGURES DU POUVOIR

- Que requiert tout pouvoir pour s’exercer , qu’il soit ou non politique ? Quels sont les moyens et les médiations du pouvoir ? Comment le pouvoir déploie-t-il son activité et son dynamisme ? Quelle est finalement son essence ?

A) L’ ESSENCE DU POUVOIR

1)     POUVOIR COMME GOUVERNEMENT (texte de Foucault, in Deux essais sur le sujet et le pouvoir)

- Qu’est-ce qui caractérise le pouvoir ? Quelle est sa signification réelle ? C’est à ces questions que le texte de Foucault nous propose de répondre.

- Le premier paragraphe du texte propose une définition du pouvoir comme gouvernement, mais de manière polémique, c'est-à-dire en l'opposant à deux autres manières de le définir.

1- Le pouvoir comme "gouvernement".

- Foucault précise qu'il faut entendre le mot gouvernement en un sens non politique. Il signifie : « conduire des conduites «, « aménager la probabilité «, « agir sur les possibilités d'action d'autres individus «, « structurer le champ d'action éventuel des autres «.

- Le terme gouvernement n'a pas, à l'origine, de signification purement politique. C'est dans la Grèce antique que l'on retrouve les premières traces de son usage, où le mot "kubernân", terme de la langue nautique, signifiait diriger, d'où "kubernêtês", pilote et "kubernêtikê", art du pilotage. Le mot fut ensuite emprunté par le latin sous la forme "gubernare", d'où "gubernaculum", gouvernail. Gouverner, à l'origine, est donc un terme de navigation qui fait référence à la maîtrise: maîtrise de l'embarcation, connaissance de la mer, des vents, des directions, etc.

- Ainsi parle-t-on du gouvernement de soi, au sens d’exercer son empire sur soi-même, régir et administrer sa vie en fonction de certaines règles de conduite qu'on s'impose librement. Le gouvernement désigne alors les procédures de direction de la conduite des hommes. Essence du pouvoir : la maîtrise, la domination.

- À l'heure actuelle, lorsqu'on entend parler de gouvernement, on signifie l’exercice du pouvoir politique dans un Etat, l’ensemble des organes ou organismes par lequel est exercée, dans un Etat, l’autorité (pouvoirs législatif, exécutif, judiciaire). Même dans la définition politique et restreinte du terme « gouvernement «, on trouve cette idée de maîtrise et de domination : le gouvernement dirige, en effet, les affaires publiques d'un Etat au sein duquel il détient et exerce le pouvoir; il lui sert en quelque sorte de gouvernail, l'oriente, le contrôle, lui imprime une certaine forme de conduite par ses lois, par son pouvoir de coercition, par le respect de son autorité.

- C’est ce sens-là que retient Foucault dans le texte. Gouverner, c'est faire faire quelque chose à quelqu'un, faire adopter une conduite déterminée à une personne ou un groupe qui peuvent choisir parmi un ensemble de conduites possibles. Parler d'aménagement de la probabilité signifie que parmi l'ensemble des conduites, des actions que pourraient adopter spontanément celui ou ceux sur lesquels s'exerce un pouvoir, certaines sont plus probables que d'autres. Gouverner, c'est aménager, c'est-à-dire modifier, infléchir, redistribuer cette probabilité, faire en sorte, par des moyens divers, de rendre plus probable une autre conduite : la conduite choisie par celui ou ceux qui exercent le pouvoir. Mais, parler de probabilité implique que cet exercice est toujours plus ou moins hasardeux. Structurer le champ d'action, c'est précisément faire adopter telle conduite plutôt que telle autre parmi l'ensemble des conduites possibles, dans le champ des conduites possibles.

- Mais, si telle est l'essence du pouvoir, par quels moyens est-il possible d'aménager la probabilité des conduites ?

2 – Les moyens

- En opposant sa définition de la relation de pouvoir à deux autres définitions, Foucault indique comment le pouvoir est une relation de gouvernement. En effet, s'il commence par opposer la conduite des conduites à la lutte et au contrat, il ne nie pas que le pouvoir puisse prendre ces deux formes - la forme violente de l'affrontement et la forme pacifique de l'engagement réciproque -, mais il les subordonne à la relation de gouvernement : ces deux formes ne sont que les moyens ou les modalités de l'exercice même du pouvoir qui par essence est conduite des conduites. La violence de la lutte ou les engagements contractuels sont des moyens par lesquels on parvient à conduire les conduites des autres, c'est-à-dire à exercer un pouvoir et non le pouvoir même.

- Ce qui signifie que l'aménagement de la probabilité, la structuration du champ d'action des autres peut s'obtenir ou bien par la violence ou bien par contrat, mais ce ne sont là que des moyens, c'est-à-dire aussi les apparences du pouvoir.

- Cette définition du pouvoir comme gouvernement, c’est-à-dire comme relation qui n’est pas essentiellement violente ou contractuelle, Foucault dépolitise et désinstitutionnalise le pouvoir. Qui plus est, au lieu d'être opposé à la liberté, le pouvoir est impossible sans elle. C'est ce qu'il montre dans le deuxième paragraphe.

3- Le deuxième paragraphe : pouvoir et liberté

- Le pouvoir ne supprime pas la liberté, mais au contraire la suppose pour être possible. Mais pourquoi et de quelle liberté parle-t-il ? La liberté dont il parle est celle de pouvoir choisir entre plusieurs conduites possibles, d'avoir un champ d'action, c'est-à-dire toute une palette d'actions également possibles, adoptables. Etre libre ici ne signifie rien d'autre donc que pouvoir choisir. Pourquoi est-il nécessaire que celui ou ceux sur lesquels s'exerce un pouvoir soient libres, c'est-à-dire qu'ils aient le choix entre plusieurs conduites pour qu'il soit possible d'exercer sur eux ce pouvoir ? Tout simplement parce qu'on ne peut rien faire faire à celui qui n'a pas le choix ; on ne peut pas faire adopter une conduite précise à celui qui ne peut en choisir lui-même aucune ; on ne peut pas faire préférer telle conduite - celle qu'on a choisie - à telle autre - celle qu'il a choisie - à celui qui ne peut de toute façon rien faire ou qui ne peut faire qu'une seule chose, nécessairement. Ce serait aussi absurde que de vouloir faire parler une pierre : puisqu'elle n'en a pas la possibilité, rien ne pourra faire qu'elle parlera. Donc, à l'inverse, faire parler quelqu'un suppose non seulement qu'il puisse parler, mais aussi qu'il puisse se taire, quel qu'en soit le prix par ailleurs.

- Ce qui signifie que le pouvoir n'est possible que s'il s'appuie sur la liberté et cela de telle sorte que plus elle est grande, plus il a à sa disposition de combinaisons, d'aménagements, mais plus aussi il risque de se perdre, d'être mis en échec, nié, annulé. Il n'existe donc que par ce qui peut le nier et ne peut jouer avec la liberté qu'un jeu complexe par lequel il ne peut accroître le nombre et la finesse de ses exigences qu'au risque de se perdre. Tout comme le maître ne peut faire travailler son esclave qu'en prenant le risque qu'il ne s'échappe.

- L'envers du pouvoir, ce n'est pas la liberté, c'est la contrainte physique qui annule toute possibilité d'action, qui détermine totalement l'action et avec elle la violence en tant qu'elle est coercitive, c'est-à-dire en tant qu'elle contraint. L'envers du pouvoir, c'est le pur empire des forces mécaniques et sa nécessité. C'est donc toujours librement qu'on obéit et, comme nous le verrons, qu’on se soumet (La Boétie parle d’une servitude volontaire) : celui qui n'est pas libre n'obéit pas, il plie, se brise. Pour être possible, le pouvoir suppose toujours que celui que l’on fait agir puisse et surtout veuille, même très faiblement, faire ce qu’on veut qu’il fasse.

- Toute la question est alors de savoir comment le pouvoir fait pour faire vouloir et faire faire. Comment s’y prend-il pour inscrire, au coeur même du dominé, le désir de la domination et de la maîtrise   C’est précisément là que réside toute l’énigme du pouvoir.

2) LA DOMINATION ET LA STRATEGIE, EPINES DORSALES DU POUVOIR

- Le pouvoir exige le déploiement d’une domination et d’une stratégie, de manière à organiser judicieusement les relations humaines. La domination et la stratégie forment l’axe de tout pouvoir. Que faut-il entendre par domination et par stratégie ? 

- La domination nourrit le pouvoir. Cette notion est déjà présente dans celle de gouvernement. En effet, pour assujettir, il faut prendre en charge un contrôle social, une discipline pénétrant au coeur du dominé et le façonnant. Elle est la situation du maître par rapport à ceux qui obéissent. Elle est l’exercice par excellence de la maîtrise (maître vient de dominus, le chef, le souverain)., c’est-à-dire d’une volonté établissant, au plus près du dominé, un régime de sourde contrainte fondée paradoxalement sur la liberté du sujet : il s’agit de faire vouloir et de faire.

- La figure du dominant (le maître) et du dominé (celui qui obéit) est donc la forme et la catégorie centrale de la domination. La domination suppose que le dominé ait intériorisé les ordres et les normes du dominant. Selon Max Weber, il y a trois types de domination : la domination rationnelle (croyance en la légalité des ordonnances), la domination traditionnelle (croyance au caractère sacré des traditions), la domination charismatique (confiance en la personne d’un homme, à la force héroïque d’une personne).

- La stratégie est également l’épine dorsale du pouvoir. La stratégie est, à l’origine, l’art de conduire une guerre (parenté entre la guerre et le pouvoir), de commander une armée jusqu’à la rencontre avec l’ennemi. Elle désigne ensuite un ensemble de calculs pour vaincre, une organisation de moyens autour d’un objectif. La stratégie suppose une évaluation des rapports de forces, une détermination des moyens offensifs et défensifs, un art de la coercition, ainsi que la prise en compte de la ruse et de la tromperie. En somme, la stratégie est un art de faire, un calcul de risques, et c’est en quoi nul pouvoir n’est concevable sans stratégie.

-        Conclusion :

- Le pouvoir, comme mode de gouvernement qui s’appuie sur la liberté, consiste donc à faire faire quelque chose à quelqu’un. A ce titre, il est corrélatif de l’action. Si la domination et la stratégie sont l’axe du pouvoir, la figure du dominant et du dominé constitue la catégorie centrale de la domination et du pouvoir. Cette figure n’épuise pas pour autant l’essence du pouvoir. Quels sont alors les moyens et les médiations du pouvoir par lesquels stratégie et domination peuvent se déployer ?

B) LES MOYENS ET LES MEDIATIONS DU POUVOIR

- Comment est-il possible de faire vouloir faire quelque chose à quelqu’un, c’est-à-dire de lui faire vouloir ce qu’un autre que lui veut qu’il fasse ? Comment peut-on déterminer la volonté d’un autre ? Ou, ce qui revient au même, comment les autres font-ils pour nous déterminer à vouloir faire quelque chose, alors que le plus souvent, sans cette intervention, nous n’aurions pas pris la décision de faire ce que nous allons tout de même faire ? Le pouvoir s’exerce à la fois par des modes agressifs et des modes doux excluant la contrainte.

1) LES MODES AGRESSIFS DU POUVOIR

- Parmi les modes agressifs du pouvoir, comptons la menace, la violence, la force, la contrainte, mais aussi le commandement, la sanction, la soumission et l’obéissance.

1.1  – La menace et la violence

- La menace est la forme la plus connue du pouvoir, parce qu’elle est la plus visible et la plus « violente «, en apparence au moins. Qu’est la menace ? La manifestation par laquelle on marque à quelqu’un sa colère, avec l’intention de lui faire craindre le mal qu’on lui prépare. Avertissement, intimidation.

- La menace ne contredit pas la notion de liberté que nous avions considérée comme étant au fondement du pouvoir. Menacer quelqu’un pour qu'il fasse quelque chose, ce n'est pas le forcer à le faire, si par " forcer " on entend faire faire par la force, c'est-à-dire en employant sa force pour faire céder ou plier une autre force. Forcer ou contraindre, c'est non pas faire vouloir faire, mais c’est un pur faire-faire au sens de faire accomplir un acte en l'accompagnant, de force. C'est de l’ordre de la nécessité mécanique et pas de l'ordre du pouvoir parce que le pouvoir suppose volonté et liberté.

- Cette forme de pouvoir qu'est la menace ne suppose précisément presque jamais l’usage de la force de la part de celui qui menace puisque pour obtenir que l’autre fasse quelque chose, il suffit de le menacer de faire usage de sa force. Menacer d'en user et non user de la violence. L’essence de ce type de pouvoir, c’est le chantage : on fait faire grâce à un chantage dans lequel on met en jeu la vie, l’intégrité physique ou psychologique, la liberté, la réputation, la fortune, l’affection des autres ou pour les autres de celui qu’on veut faire agir. Ce sur quoi s’appuie cette forme de pouvoir, ce sont les peurs, les terreurs et l’imagination.

- La violence (cf. cours sur la violence) : elle est inhérente au pouvoir et à sa genèse. Il faut distinguer la violence de la force : la force est un principe d’action, le déploiement de la volonté souveraine, alors que la violence est cette contrainte physique ou morale tendant à faire réaliser par un individu ou un groupe ce qui est contraire à leur volonté. La violence est un principe de puissance corrompue, une impatience dans la relation à autrui et se manifeste sous la forme de la brutalité, de la menace, de l’agressivité, de la guerre, de l’extermination, du terrorisme, etc. Pour beaucoup d’auteurs, il y a une proximité entre le pouvoir et la violence : pour Machiavel, tous les régimes naissent de la violence et utilisent la contrainte, la violence, la ruse; pour Hobbes, l’ordre de la nature incarne la violence et la barbarie (“ l’homme est un loup pour l’homme “), le pouvoir politique et l’Etat sont des instruments destinés à mettre fin à cette violence naturelle; pour Max Weber, enfin, l’Etat est l’instrument détenant le monopole de la violence légitime. Mais, comme nous le verrons, le pouvoir politique, légitime, se caractérise en principe par une transmutation de la violence en force.

 

1.2 - Le commandement, la sanction, la soumission, l’obéissance

- Le commandement est un acte signifiant et exprimant l’ordre, de manière à faire exécuter une action; il implique l’intériorisation de l’injonction chez le dominé, mais aussi, dans le champ politique, tout une administration et une organisation structurée. Tout commandement implique, dès lors, une sanction, c’est-à-dire une récompense accordée en raison de la conformité des actes du sujet aux normes et règles du pouvoir, ou une peine imposée à ceux qui transgressent les règles ou refusent d’obéir. Les divers modes de la sanction sont : le blâme, l’exclusion, l’amende, la condamnation (pour la peine), la félicitation, la décoration, l’avantage économique, etc.  

- La soumission, l’obéissance : ces modes agressifs du pouvoir aboutissent fréquemment à la soumission (disposition à accepter la dépendance qui pose l’énigme de la servitude volontaire) et à l’obéissance (acte par lequel les dominés se plient à la loi ou l’ordre).

- Au total, la violence, le commandement, la sanction, etc., s’inscrivent dans une analyse « dure « des rapports de force ou de pouvoir. D’où la recherche, par le pouvoir, de stratégies produisant des effets sans contrainte, de tactiques plus douces, faisant l’économie de la sanction (la punition, l’obéissance sont loin d’être toujours efficaces puisque des contre-offensives, des critiques, voire des rebellions sont toujours possibles). D’où l’autorité, la persuasion qui ne font plus approuver la discipline par la contrainte, mais qui s’appuient sur le rayonnement et la grâce.

2) LES MODES DOUX DU POUVOIR

- Parmi ces modes doux du pouvoir, mentionnons l’autorité, la persuasion, la séduction et la manipulation.

2.1  – L’autorité

- L’autorité : idée d’un pouvoir d’imposer une obéissance acceptée, supériorité de mérite ou de séduction qui impose l’obéissance sans contrainte, la confiance et le respect. Il s’agit d’une relation excluant la violence directe. L’autorité « fait autorité «, comme on le dit, en ce sens qu’elle s’impose d’elle-même, spontanément, elle soumet sans aucune médiation, comme par enchantement.

- Détenir l’autorité, en effet, c’est pouvoir obtenir, par grâce ou compétence, le consentement d’un sujet. Devant l’autorité, l’on s’incline, car elle se fonde sur le prestige. Elle renvoie à l’ascendant, et non point à l’usage de moyens externes de coercition. Elle ne peut se maintenir qu’à travers le respect. L’autorité donne du pouvoir sur les autres, que cette autorité soit naturelle (charisme, charme) ou fondée sur la reconnaissance d’une compétence, d’une expérience, d’une sagesse supérieures qui justifie qu’on s’y réfère et qu’on s’y soumette. Cette forme de pouvoir n’existe que là où il existe une hiérarchie spontanée et forte entre les individus.

- Cette forme de pouvoir est sans aucun doute la plus puissante de toutes les formes de pouvoirs, puisqu’elle soumet totalement la volonté de ceux qui la reconnaissent de telle sorte qu’ils veulent intimement ce qu’elle veut. De telle sorte que ceux y sont soumis, et qui ne peuvent pas ne pas s’y soumettre, peuvent aller jusqu’à accepter de mourir. Exemples : le professeur, l’homme providentiel, le prophète, le tribun, etc. On peut toutefois se demander si cette forme de pouvoir n’est pas fragile : elle ne survit pas à la personne qui détient cette autorité ; il est toujours possible que cette personne fasse une erreur ou commette une faute qui remette en cause son autorité.

2.2  – La persuasion, la séduction, la manipulation

- Le pouvoir agit aussi par persuasion, tout autant que par autorité pour susciter l’émotion, l’adhésion.

- La persuasion est une action du sujet destinée à provoquer l’adhésion, en touchant la sensibilité. Il s’agit d’imposer en douceur sa volonté,  de faire vouloir faire aux autres ce qu’ils n’avaient pas nécessairement et spontanément l’intention de faire, en les persuadant, en parvenant à les convaincre de l’intérêt, de la valeur, du bien-fondé de l’action exigée.

- Mais persuader n’est pas convaincre. Un discours fort peut faire vouloir faire des actions qui n’ont ni le sens, ni la valeur que celui qui a réussi à persuader leur prête. Il faut observer que les caractéristiques fondamentales de cette forme de pouvoir, qui la différencie des deux autres, c’est qu’elle ne se rencontre qu’entre égaux et qu’elle ne s’adresse chez les autres qu’à leur raison, leur faculté de concevoir, de comprendre et de raisonner. C'est cette forme de l'exercice du pouvoir qui est au fondement de l'exercice contractuel du pouvoir dont parle Foucault. Pour s'engager, il est nécessaire que les deux parties qui contractent se soient convaincues du bien fondé de ce à quoi elles s'engagent.

- La séduction a pour fin d’entraîner le consentement sans contrainte en employant tous les moyens de plaire. La persuasion et la séduction ont en commun d’orienter les individus à leur insu et font partie des pouvoirs d’influence.

- La manipulation constitue une variante de la persuasion : lorsque A influence B à son insu et l’oriente sans qu’il le sache vers le comportement souhaité (la campagne de rumeurs, par exemple, faite pour manipuler l’opinion publique).

- Conclusion :

- Si le pouvoir s’exerce toujours par des modes à la fois agressifs et doux, il désigne alors une action organisée, conséquence de la stratégie qu’il a établie. Par action, il faut entendre une introduction de changements dans le monde extérieur, de manière à modifier ce dernier. Agir, c’est introduire, dans le cours du temps et des choses, l’innovation par laquelle nous nous insérons vraiment dans le monde humain, échappant à la dure loi de mortalité. Mais nulle action n’est possible sans organisation, c’est-à-dire sans un agencement de relations produisant une unité complexe. Autrement dit, l’action humaine organisée s’avère indissociable de l’exercice du pouvoir, qui vise à inscrire le groupe dans le temps et la durée. Le pouvoir a donc pour essence d’organiser l’action, hors du champ restreint de la contrainte et de la domination.

C) LES DIFFERENTES FIGURES DU POUVOIR

- Chargé de maintenir l’ordre, mais aussi la vie, au sein des groupes sociaux, le pouvoir déploie son activité sur de multiples scènes, s’exprime en de multiples figures. Le pouvoir se dissémine partout, là où précisément nous ne l’attendons pas, y compris dans les mécanismes les plus fins de l’échange social, comme si le pouvoir était coextensif à la vie humaine. C’est au sein de l’Etat, le pouvoir par excellence, que nous saisissons le mieux cette dynamique du pouvoir.  Mais l’Etat n’incarne pas le seul pouvoir à l’oeuvre dans la société. On trouve aussi le pouvoir des clans, des groupes, des élites, des catégories dirigeantes diverses, sans oublier les pouvoirs d’influence (ceux des intellectuels, des médias, des idéologies, etc.) qui travaillent la société par séduction, manipulation, douceur. Nous ferons un tour d’horizon rapide de ces multiples scènes où le pouvoir déploie son activité.

1) LE POUVOIR DE L’ETAT (voir cours, avec les TES, sur l’Etat)

- Il n’incarne pas l’unique modèle d’organisation du pouvoir, mais il en représente le mode le plus perfectionné et le plus complexe. L’Etat est la forme institutionnalisée du pouvoir, forme moderne et politique, qui existe dans les sociétés modernes, par opposition aux sociétés à pouvoirs diffus (les sociétés traditionnelles ou archaïques ), sociétés sans Etat, qui ne connaissent pas de fonctionnaires d’autorité, de gouvernants, de juges, de policiers, qui sont dépourvues d’appareil centralisé, de mécanisme administratif et d’institutions judiciaires constituées.

- L’Etat est donc un pouvoir centralisé qui dispose d’une administration exerçant son contrôle sur un territoire donné, prélevant des impôts, instruisant la justice et imposant une loi commune.

- Structuré par les règles du Droit, le pouvoir de l’Etat permet au groupe et à la collectivité de survivre, il permet, selon certains, de promouvoir l’intérêt commun, alors que pour d’autres (les anarchistes, les marxistes), il désigne un faux universel, la force de la classe sociale la plus puissante (les marxistes), une entité parasitaire, une communauté illusoire (les anarchistes) qu’il convient de détruire ex abrupto.

- En tout cas, quelle que soit l’évaluation que l’on fait de la fonction et de la valeur de l’Etat, le pouvoir est irréductible à la puissance de l’Etat.

2) POUVOIRS DES CLASSES ET DES ELITES (Pierre Bourdieu, questionnaire à partir d’un document audiovisuel sur Bourdieu)

- Avec l’Etat, le pouvoir est globalisant, centralisé. Mais il y a aussi à l’oeuvre dans la société des puissances de domination plus partielles : pouvoir des chefs de file, des clans dirigeants, des technocrates, des élites formées dans les grandes écoles. Bourdieu s’attache aux tactiques très complexes de pouvoir, par lesquelles les groupes dominants manifestent leurs préférences diverses, aux procédures de distinction destinées à exprimer un rapport de hiérarchie et de subordination.  Il s’agit de pouvoirs éclatés, diffus, mais bien réels, se situant dans ce que Bourdieu appelle « le champ social «. Que désigne cette notion ?

 2.1 -  Le champ social

- Espace spécifique où s’organisent des rapports de domination. La société est traversée par des sous-ensembles dynamiques, inventant des normes, des règles, des lois, des savoirs, et qui sont marqués par des appropriations de profits, matériels, mais aussi culturels, symboliques. Espaces donc où se dévoilent l’exercice du commandement, de la domination, ainsi que des positions inégalitaires.

- Cette notion de champ social marque une rupture avec les représentations traditionnelles de la hiérarchie sociale, fondées sur une vision pyramidale de la société qui attribue à chaque classe une position dans l’échelle sociale en fonction de ses conditions matérielles d’existence (analyse marxiste). Or, une classe sociale ne peut se définir isolément mais seulement en relation avec d’autres classes.

- Une classe sociale suppose des stratégies, des normes et des valeurs, de sorte que le pouvoir d’une classe s’opère subtilement par symbole et prestige. « Prendre le pouvoir «, ce n’est pas seulement détenir une position économique mais dominer grâce à une puissance frappant l’imagination. D’où le symboles, les apparats divers qui assurent respect et admiration. C’est le degré plus ou moins grand d’honneur ou de force symbolique qui régit la domination au sein des classes et des groupes.

- Pierre Bourdieu définit, en effet, une classe sociale par la détention d’un capital économique, mais aussi culturel et social, et cette détention est principe de domination, origine d’un clivage entre dominants et dominés. Comme le capital économique, l’ensemble de ce capital se transmet par le biais de l’héritage :

1.     le capital économique est un ensemble de ressources diverses constituées par les différents facteurs de production (terres, usines, travail), ainsi que par l’ensemble des biens économiques (biens financiers, revenu,  patrimoine, etc.);

2.     le capital social est formé des relations sociales, des réseaux d’influence dont dispose un individu ou un groupe; la détention de ce capital implique un travail d’instauration et d’entretien des relations, c’est-à-dire tout un travail de sociabilité (invitations réciproques, loisirs en communs, etc.) ;

3.     le capital culturel comprend les diplômes, le niveau linguistique, les goûts, les ambitions, produits soit par le système scolaire, soit transmis par la famille. Les inégalités, les luttes de pouvoir ne se mesurent pas uniquement à l’aune des différences objectives de situation, mais possèdent une forte dimension symbolique qui passent par des codes culturels précis : façons de s’exprimer, de se vêtir, de consommer. Ce capital peut exister sous trois formes : à l’état incorporé comme disposition durable du corps (aisance d’expression en public, par exemple) ; à l’état objectif comme bien culturel (possession de tableaux, d’ouvrages) ; à l’état institutionnalisé (les titres scolaires) ;

4.     le capital symbolique correspond à l’ensemble des rituels (l’étiquette, le protocole) liés à l’honneur et à la reconnaissance. Crédit, autorité que confèrent à un agent la reconnaissance et la possession des trois autres formes de capital.

- La position des agents dans l’espace des classes sociales dépend du volume et de la structure de leur capital (= part respective du capitalé conomique et du capital culturel). Bourdieu découpe ainsi l’espace social en trois classes :

1.     Les classes dominantes : importance du capital dont disposent leurs membres. Dotation élevée en capital (les différents types de capitaux évoqués précédemment sont cumulés). Cette classe définit la culture légitime. Selon la structure du capital possédé, on peut distinguer deux fractions opposées :

·       La fraction dominante de la classe dominante (prédominance du capital économique) qui se divise elle-même en deux groupes selon l’ancienneté de l’appartenance à la classe dominante : la bourgeoisie ancienne (patrons des grandes entreprises du commerce et de l’industrie) ; la bourgeoisie nouvelle (les cadres supérieurs du secteur privé, issus majoritairement des grandes écoles de gestion économique et commerciale).

·       La fraction dominée de la classe dominante : davantage pourvue en capital culturel qu’en capital économique (ingénieurs, professeurs, professions intellectuelles).

2.     La petite bourgeoisie : volonté d’ascension sociale. Les pratiques, les représentations des individus qui la composent situent cette catégorie du côté de la bourgeoisie. Respect de l’ordre établi, rigorisme moral, imitation de la culture de la classe dominante. Cette catégorie sociale est traversée par des clivages, des fractions (3 exactement) :

·       La petite bourgeoisie en déclin (artisans, commerçants, lesquels ne cessent de diminuer), petite bourgeoise traditionnelle composée de métiers anciens.

·       La petite bourgeoise d’exécution (les employés, les cadres moyens des entreprises privées, les techniciens, les instituteurs).

·       La petite bourgeoisie nouvelle : petits bourgeois à fort capital culturel mais manquant du capital social pour tirer parti de l’héritage culturel ou bien agents issus de bourgeoisie n’ayant pas acquis les titres scolaires leur permettant de se maintenir dans la classe dominante (métiers artistiques, intellectuels, de conseil, professions de présentations et de représentations – animateurs de radio et de télévision à faible notoriété, hôtesses, guides touristiques, attachés de presse, etc.).

3.     Les classes populaires : elles se caractérisent par leur dépossession, la quasi-absence de capital et sont condamnées au « choix du nécessaire «. La valeur centrale est la virilité. Acceptation de la domination. Une distinction secondaire peut être établie entre les ouvriers et les petits agriculteurs d’une part, les petits salariés d’autre part (personnel de service, salariés agricoles).

- Originalité de l’analyse de Bourdieu : les classes sociales ne sont pas définies exclusivement à partir d’un critère économique ; rôle essentiel joué par les luttes symboliques par lesquelles chaque groupe social essaie d’imposer sa représentation du monde social.

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