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XXXVIII UN PETIT VERRE DE RHUM La fable qui précède n'a qu'une excuse : elle illustre le dérèglement auquel des conditions anormales d'existence, endant une période prolongée, soumettent l'esprit du voyageur.

Publié le 06/01/2014

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fable
XXXVIII UN PETIT VERRE DE RHUM La fable qui précède n'a qu'une excuse : elle illustre le dérèglement auquel des conditions anormales d'existence, endant une période prolongée, soumettent l'esprit du voyageur. Mais le problème demeure : comment l'ethnographe eut-il se tirer de la contradiction qui résulte des circonstances de son choix ? Il a sous les yeux, il tient à sa disposition une société : la sienne ; pourquoi décide-t-il de la dédaigner et de réserver à d'autres sociétés - choisies parmi les plus lointaines et les plus différentes - une patience et une dévotion que sa détermination refuse à ses concitoyens ? Ce n'est pas un hasard que l'ethnographe ait rarement vis-à-vis de son propre groupe une attitude neutre. S'il est missionnaire ou administrateur, on peut en inférer qu'il a accepté de s'identifier à un ordre, au point de se consacrer à sa propagation ; et, quand il exerce sa profession sur le plan scientifique et universitaire, il y a de grandes chances pour qu'on puisse retrouver dans son passé des facteurs objectifs qui le montrent peu ou pas adapté à la société où il est né. En assumant son rôle, il a cherché soit un mode pratique de concilier son appartenance à un groupe et la réserve qu'il éprouve à son égard, soit, tout simplement, la manière de mettre à profit un état initial de détachement qui lui confère un avantage our se rapprocher de sociétés différentes, à mi-chemin desquelles il se trouve déjà. Mais s'il est de bonne foi, une question se pose à lui : le prix qu'il attache aux sociétés exotiques - d'autant plus grand, emble-t-il, qu'elles le sont davantage - n'a pas de fondement propre ; il est fonction du dédain, et parfois de l'hostilité, ue lui inspirent les coutumes en vigueur dans son milieu. Volontiers subversif parmi les siens et en rébellion contre les sages traditionnels, l'ethnographe apparaît respectueux jusqu'au conservatisme, dès que la société envisagée se trouve tre différente de la sienne. Or, il y a là bien plus et autre chose qu'un travers ; je connais des ethnographes onformistes. Mais ils le sont d'une manière dérivée, en vertu d'une sorte d'assimilation secondaire de leur société à elles qu'ils étudient. Leur allégeance va toujours à ces dernières, et s'ils sont revenus sur leur révolte initiale vis-à-vis de a leur, c'est qu'ils font aux premières la concession supplémentaire de traiter leur propre société comme ils voudraient u'on traitât toutes les autres. On n'échappe pas au dilemme : ou bien l'ethnographe adhère aux normes de son groupe, t les autres ne peuvent lui inspirer qu'une curiosité passagère dont la réprobation n'est jamais absente ; ou bien il est apable de se livrer totalement à elles, et son objectivité reste viciée du fait qu'en le voulant ou non, pour se donner à outes les sociétés il s'est au moins refusé à une. Il commet donc le même péché qu'il reproche à ceux qui contestent le ens privilégié de sa vocation. Ce doute s'est imposé à moi, pour la première fois, pendant le séjour forcé aux Antilles que j'ai évoqué au début de cet ouvrage. À la Martinique, j'avais visité des rhumeries rustiques et négligées ; on y employait des appareils et des echniques restés les mêmes depuis le XVIIIe siècle. Au contraire, à Porto Rico, les usines de la compagnie qui possède ur toute la production de canne une sorte de monopole m'offraient un spectacle de réservoirs en émail blanc et de obinetterie chromée. Pourtant, les rhums de la Martinique, goûtés au pied des vieilles cuves de bois engrumelées de échets, étaient moelleux et parfumés, tandis que ceux de Porto Rico sont vulgaires et brutaux. La finesse des premiers st-elle donc faite des impuretés dont une préparation archaïque favorise la persistance ? Ce contraste illustre à mes yeux e paradoxe de la civilisation dont les charmes tiennent essentiellement aux résidus qu'elle transporte dans son flux, sans ue nous puissions pour autant nous interdire de la clarifier. En ayant deux fois raison, nous confessons notre tort. Car ous avons raison d'être rationnels en cherchant à accroître notre production et à abaisser nos prix de revient. Mais nous vons raison aussi de chérir les imperfections que nous nous appliquons à éliminer. La vie sociale consiste à détruire ce qui lui donne son arôme. Cette contradiction paraît se résorber quand nous passons de la considération de notre société à celle de sociétés qui sont autres. Car, entraînés nous-mêmes dans le mouvement de la nôtre, nous sommes en quelque sorte partie au procès. Il ne dépend pas de nous de ne pas vouloir ce que notre position nous oblige à réaliser ; quand il s'agit de sociétés différentes, tout change : l'objectivité, impossible dans le premier cas, nous est gracieusement concédée. N'étant plus agent, mais spectateur des transformations qui s'opèrent, il nous est d'autant plus loisible de mettre en balance leur devenir et leur passé que ceux-ci demeurent prétexte à contemplation esthétique et à réflexion intellectuelle, au lieu de nous être rendu présents sous forme d'inquiétude morale. En raisonnant comme je viens de le faire, j'ai peut-être éclairé la contradiction ; j'ai montré son origine et comment il se fait que nous parvenions à nous en accommoder. Je ne l'ai certes pas résolue. Est-elle donc définitive ? On l'a parfois affirmé pour en tirer notre condamnation. En manifestant, par notre vocation, la prédilection qui nous pousse vers des formes sociales et culturelles très différentes de la nôtre - surestimant celles-là aux dépens de celle-ci - nous ferions preuve d'une inconséquence radicale ; comment pourrions-nous proclamer ces sociétés respectables, sauf en nous fondant sur les valeurs de la société qui nous inspire l'idée de nos recherches ? Incapables à jamais d'échapper aux normes qui nous ont façonnés, nos efforts pour mettre en perspective les différentes sociétés, y compris la nôtre, seraient encore une façon honteuse de confesser sa supériorité sur toutes les autres. Derrière l'argumentation de ces bons apôtres, il n'y a qu'un mauvais calembour : ils prétendent faire passer la mystification (à laquelle ils se livrent) pour le contraire du mysticisme (qu'ils nous reprochent à tort). L'enquête archéologique ou ethnographique montre que certaines civilisations, contemporaines ou disparues, ont su ou savent ncore résoudre mieux que nous des problèmes, bien que nous soyons appliqués à obtenir les mêmes résultats. Pour me imiter à un exemple, c'est seulement depuis quelques années que nous avons appris les principes physiques et hysiologiques sur lesquels repose la conception du vêtement et de l'habitation des Eskimo, et comment ces principes, éconnus par nous, leur permettent de vivre dans des conditions climatiques rigoureuses, et non pas l'accoutumance ou ne constitution exceptionnelle. Cela est si vrai qu'on a compris en même temps pourquoi les prétendus erfectionnements apportés par les explorateurs au costume eskimo se sont révélés plus qu'inopérants : contraires au ésultat escompté. La solution indigène était parfaite ; pour nous en convaincre, il nous manquait seulement d'avoir énétré la théorie qui la fonde. La difficulté n'est pas là. Si nous jugeons les accomplissements des groupes sociaux en fonction de fins comparables ux nôtres, il faudra parfois nous incliner devant leur supériorité ; mais nous obtenons du même coup le droit de les uger, et donc de condamner toutes les autres fins qui ne coïncident pas avec celles que nous approuvons. Nous econnaissons implicitement une position privilégiée à notre société, à ses usages et à ses normes, puisqu'un observateur elevant d'un autre groupe social prononcera devant les mêmes exemples des verdicts différents. Dans ces conditions, omment nos études pourraient-elles prétendre au titre de science ? Pour retrouver une position d'objectivité, nous evrons nous abstenir de tous jugements de ce type. Il faudra admettre que, dans la gamme des possibilités ouvertes aux ociétés humaines, chacune a fait un certain choix et que ces choix sont incomparables entre eux : ils se valent. Mais lors surgit un nouveau problème : car si, dans le premier cas, nous étions menacés par l'obscurantisme sous forme d'un efus aveugle de ce qui n'est pas nôtre, nous risquons maintenant de céder à un éclectisme qui, d'une culture uelconque, nous interdit de rien répudier : fût-ce la cruauté, l'injustice et la misère contre lesquelles proteste parfois ette société même, qui les subit. Et comme ces abus existent aussi parmi nous, quel sera notre droit de les combattre à emeure, s'il suffit qu'ils se produisent ailleurs pour que nous nous inclinions devant eux ? L'opposition entre deux attitudes de l'ethnographe : critique à domicile et conformiste au-dehors, en recouvre donc ne autre à laquelle il lui est encore plus difficile d'échapper. S'il veut contribuer à une amélioration de son régime social, l doit condamner, partout où elles existent, les conditions analogues à celles qu'il combat, et il perd son objectivité et son mpartialité. En retour, le détachement que lui imposent le scrupule moral et la rigueur scientifique le prévient de ritiquer sa propre société, étant donné qu'il ne veut en juger aucune afin de les connaître toutes. À agir chez soi, on se rive de comprendre le reste, mais à vouloir tout comprendre on renonce à rien changer. Si la contradiction était insurmontable, l'ethnographe ne devrait pas hésiter sur le terme de l'alternative qui lui choit : il est ethnographe et s'est voulu tel ; qu'il accepte la mutilation complémentaire à sa vocation. Il a choisi les utres et doit subir les conséquences de cette option : son rôle sera seulement de comprendre ces autres au nom esquels il ne saurait agir, puisque le seul fait qu'ils sont autres l'empêche de penser, de vouloir à leur place, ce qui eviendrait à s'identifier à eux. En outre, il renoncera à l'action dans sa société, de peur de prendre position vis-à-vis de aleurs qui risquent de se retrouver dans des sociétés différentes, et donc d'introduire le préjugé dans sa pensée. Seul ubsistera le choix initial, pour lequel il refusera toute justification : acte pur, non motivé ; ou, s'il peut l'être, par des onsidérations extérieures, empruntées au caractère ou à l'histoire de chacun. Nous n'en sommes heureusement pas là ; après avoir contemplé l'abîme que nous frôlons, qu'il soit permis d'en rechercher l'issue. Celle-ci peut être gagnée à certaines conditions : modération du jugement, et division de la difficulté en deux étapes. Aucune société n'est parfaite. Toutes comportent par nature une impureté incompatible avec les normes qu'elles proclament, et qui se traduit concrètement par une certaine dose d'injustice, d'insensibilité, de cruauté. Comment évaluer cette dose ? L'enquête ethnographique y parvient. Car, s'il est vrai que la comparaison d'un petit nombre de sociétés les fait apparaître très différentes entre elles, ces différences s'atténuent quand le champ d'investigation s'élargit. On découvre alors qu'aucune société n'est foncièrement bonne ; mais aucune n'est absolument mauvaise. Toutes offrent certains avantages à leurs membres, compte tenu d'un résidu d'iniquité dont l'importance paraît approximativement constante et qui correspond peut-être à une inertie spécifique qui s'oppose, sur le plan de la vie sociale, aux efforts d'organisation. Cette proposition surprendra l'amateur de récits de voyages, ému au rappel des coutumes « barbares » de telle ou telle peuplade. Pourtant, ces réactions à fleur de peau ne résistent pas à une appréciation correcte des faits et à leur rétablissement dans une perspective élargie. Prenons le cas de l'anthropophagie qui, de toutes les pratiques sauvages, est sans doute celle qui nous inspire le plus d'horreur et de dégoût. On devra d'abord en dissocier les formes proprement limentaires, c'est-à-dire celles où l'appétit pour la chair humaine s'explique par la carence d'autre nourriture animale, comme c'était le cas dans certaines îles polynésiennes. De telles fringales, nulle société n'est moralement protégée ; la famine peut entraîner les hommes à manger n'importe quoi : l'exemple récent des camps d'extermination le prouve. Restent alors les formes d'anthropophagie qu'on peut appeler positives, celles qui relèvent d'une cause mystique, magique ou religieuse : ainsi l'ingestion d'une parcelle du corps d'un ascendant ou d'un fragment d'un cadavre ennemi, pour permettre l'incorporation de ses vertus ou encore la neutralisation de son pouvoir ; outre que de tels rites s'accomplissent le plus souvent de manière fort discrète, portant sur de menues quantités de matière organique pulvérisée ou mêlée à d'autres aliments, on reconnaîtra, même quand elles revêtent des formes plus franches, que la ondamnation morale de telles coutumes implique soit une croyance dans la résurrection corporelle qui serait compromise par la destruction matérielle du cadavre, soit l'affirmation d'un lien entre l'âme et le corps et le dualisme correspondant, c'est-à-dire des convictions qui sont de même nature que celles au nom desquelles la consommation ituelle est pratiquée, et que nous n'avons pas de raison de leur préférer. D'autant plus que la désinvolture vis-à-vis de la émoire du défunt, dont nous pourrions faire grief au cannibalisme, n'est certainement pas plus grande, bien au contraire, que celle que nous tolérons dans les amphithéâtres de dissection. Mais surtout, nous devons nous persuader que certains usages qui nous sont propres, considérés par un observateur relevant d'une société différente, lui apparaîtraient de même nature que cette anthropophagie qui nous semble trangère à la notion de la civilisation. Je pense à nos coutumes judiciaires et pénitentiaires. À les étudier du dehors, on erait tenté d'opposer deux types de sociétés : celles qui pratiquent l'anthropophagie, c'est-à-dire qui voient dans 'absorption de certains individus détenteurs de forces redoutables le seul moyen de neutraliser celles-ci, et même de les ettre à profit ; et celles qui, comme la nôtre, adoptent ce qu'on pourrait appeler l'anthropémie (du grec émein, vomir) ; placées devant le même problème, elles ont choisi la solution inverse, consistant à expulser ces êtres redoutables ors du corps social en les tenant temporairement ou définitivement isolés, sans contact avec l'humanité, dans des tablissements destinés à cet usage. À la plupart des sociétés que nous appelons primitives, cette coutume inspirerait une orreur profonde ; elle nous marquerait à leurs yeux de la même barbarie que nous serions tentés de leur imputer en aison de leurs coutumes symétriques. Des sociétés, qui nous paraissent féroces à certains égards, savent être humaines et bienveillantes quand on les nvisage sous un autre aspect. Considérons les Indiens des plaines de l'Amérique du Nord qui sont ici doublement significatifs, parce qu'ils ont pratiqué certaines formes modérées d'anthropophagie, et qu'ils offrent un des rares exemples de peuple primitif doté d'une police organisée. Cette police (qui était aussi un corps de justice) n'aurait jamais conçu que le châtiment du coupable dût se traduire par une rupture des liens sociaux. Si un indigène avait contrevenu aux lois de la tribu, il était puni par la destruction de tous ses biens : tente et chevaux. Mais du même coup, la police contractait une dette à son égard ; il lui incombait d'organiser la réparation collective du dommage dont le coupable avait été, pour son châtiment, la victime. Cette réparation faisait de ce dernier l'obligé du groupe, auquel il devait marquer sa reconnaissance par des cadeaux que la collectivité entière - et la police elle-même - l'aidait à rassembler, ce qui inversait de nouveau les rapports ; et ainsi de suite, jusqu'à ce que, au terme de toute une série de cadeaux et de contre-cadeaux, le désordre antérieur fut progressivement amorti et que l'ordre initial eût été restauré. Non seulement de tels usages sont plus humains que les nôtres, mais ils sont aussi plus cohérents, même en formulant le problème dans les termes de notre moderne psychologie : en bonne logique, l'« infantilisation » du coupable impliquée par la notion de punition exige qu'on lui reconnaisse un droit corrélatif à une gratification, sans laquelle la démarche première perd son efficacité, si même elle n'entraîne pas des résultats inverses de ceux qu'on espérait. Le comble de l'absurdité étant, à notre manière, de traiter simultanément le coupable comme un enfant pour nous autoriser à le punir, et comme un adulte afin de lui refuser la consolation ; et de croire que nous avons accompli un grand progrès spirituel parce que, plutôt que de consommer quelques-uns de nos semblables, nous préférons les mutiler physiquement et moralement. De telles analyses, conduites sincèrement et méthodiquement, aboutissent à deux résultats : elles instillent un élément de mesure et de bonne foi dans l'appréciation des coutumes et des genres de vie les plus éloignés des nôtres, sans pour autant leur conférer les vertus absolues qu'aucune société ne détient. Et elles dépouillent nos usages de cette évidence que le fait de n'en point connaître d'autres - ou d'en avoir une connaissance partielle et tendancieuse - suffit à leur prêter. Il est donc vrai que l'analyse ethnologique rehausse les sociétés différentes et rabaisse celle de l'observateur ; elle est contradictoire en ce sens. Mais si l'on veut bien réfléchir à ce qui se passe, on verra que cette contradiction est plus apparente que réelle. On a dit parfois que la société occidentale était la seule à avoir produit des ethnographes ; que c'était là sa grandeur et, à défaut des autres supériorités que ceux-ci lui contestent, la seule qui les oblige à s'incliner devant elle puisque, sans elle, ils n'existeraient pas. On pourrait aussi bien prétendre le contraire ; si l'Occident a produit des ethnographes, c'est qu'un bien puissant remords devait le tourmenter, l'obligeant à confronter son image à celle de sociétés différentes dans l'espoir qu'elles réfléchiront les mêmes tares ou l'aideront à expliquer comment les siennes se sont développées dans son sein. Mais, même s'il est vrai que la comparaison de notre société avec toutes les autres, contemporaines ou disparues, rovoque l'effondrement de ses bases, d'autres subiront le même sort. Cette moyenne générale que j'évoquais tout à 'heure fait ressortir quelques ogres : il se trouve que nous sommes du nombre ; non point par hasard, car, n'en eussionsous pas été et n'eussions-nous pas, dans ce triste concours, mérité la première place, l'ethnographie ne serait point pparue parmi nous : nous n'en aurions pas ressenti le besoin. L'ethnographe peut d'autant moins se désintéresser de sa civilisation et se désolidariser de ses fautes que son existence même est incompréhensible, sinon comme une tentative de rachat : il est le symbole de l'expiation. Mais d'autres sociétés ont participé au même péché originel ; pas très nombreuses sans doute, et d'autant plus rares que nous descendons l'échelle du progrès. Il me suffira de citer les
fable

« archéologique ouethnographique montrequecertaines civilisations, contemporaines oudisparues, ontsuou savent encore résoudre mieuxquenous desproblèmes, bienquenous soyons appliqués àobtenir lesmêmes résultats.

Pourme limiter àun exemple, c’estseulement depuisquelques annéesquenous avons appris lesprincipes physiques et physiologiques surlesquels reposelaconception duvêtement etde l’habitation desEskimo, etcomment cesprincipes, méconnus parnous, leurpermettent devivre dansdesconditions climatiques rigoureuses, etnon pasl’accoutumance ou une constitution exceptionnelle.

Celaestsivrai qu’on acompris enmême tempspourquoi lesprétendus perfectionnements apportésparlesexplorateurs aucostume eskimosesont révélés plusqu’inopérants : contrairesau résultat escompté.

Lasolution indigène étaitparfaite ; pournous enconvaincre, ilnous manquait seulement d’avoir pénétré lathéorie quilafonde. La difficulté n’estpaslà.Sinous jugeons lesaccomplissements desgroupes sociauxenfonction defins comparables aux nôtres, ilfaudra parfois nousincliner devantleursupériorité ; maisnous obtenons dumême coupledroit deles juger, etdonc decondamner touteslesautres finsquinecoïncident pasavec celles quenous approuvons.

Nous reconnaissons implicitementuneposition privilégiée ànotre société, àses usages etàses normes, puisqu’un observateur relevant d’unautre groupe socialprononcera devantlesmêmes exemples desverdicts différents.

Danscesconditions, comment nosétudes pourraient-elles prétendreautitre descience ? Pourretrouver uneposition d’objectivité, nous devrons nousabstenir detous jugements decetype.

Ilfaudra admettre que,dans lagamme despossibilités ouvertesaux sociétés humaines, chacuneafait uncertain choixetque ceschoix sontincomparables entreeux :ilsse valent.

Mais alors surgit unnouveau problème : carsi,dans lepremier cas,nous étions menacés parl’obscurantisme sousforme d’un refus aveugle decequi n’est pasnôtre, nousrisquons maintenant decéder àun éclectisme qui,d’une culture quelconque, nousinterdit derien répudier : fût-celacruauté, l’injustice etlamisère contrelesquelles protesteparfois cette société même,quilessubit.

Etcomme cesabus existent aussiparmi nous,quelseranotre droitdeles combattre à demeure, s’ilsuffit qu’ils seproduisent ailleurspourquenous nousinclinions devanteux ? L’opposition entredeuxattitudes del’ethnographe : critiqueàdomicile etconformiste au-dehors,enrecouvre donc une autre àlaquelle illui est encore plusdifficile d’échapper.

S’ilveut contribuer àune amélioration deson régime social, il doit condamner, partoutoùelles existent, lesconditions analoguesàcelles qu’ilcombat, etilperd sonobjectivité etson impartialité.

Enretour, ledétachement queluiimposent lescrupule moraletlarigueur scientifique leprévient de critiquer sapropre société, étantdonné qu’ilneveut enjuger aucune afindeles connaître toutes.Àagir chez soi,onse prive decomprendre lereste, maisàvouloir toutcomprendre onrenonce àrien changer. Si la contradiction étaitinsurmontable, l’ethnographenedevrait pashésiter surleterme del’alternative quilui échoit : ilest ethnographe ets’est voulu tel ;qu’il accepte lamutilation complémentaire àsa vocation.

Ilachoisi les autres etdoit subir lesconséquences decette option : sonrôle sera seulement decomprendre cesautres aunom desquels ilne saurait agir,puisque leseul faitqu’ils sontautres l’empêche depenser, devouloir àleur place, cequi reviendrait às’identifier àeux.

Enoutre, ilrenoncera àl’action danssasociété, depeur deprendre position vis-à-visde valeurs quirisquent deseretrouver dansdessociétés différentes, etdonc d’introduire lepréjugé danssapensée.

Seul subsistera lechoix initial, pourlequel ilrefusera toutejustification : actepur,nonmotivé ; ou,s’ilpeut l’être, pardes considérations extérieures,empruntées aucaractère ouàl’histoire dechacun. Nous n’ensommes heureusement paslà ;après avoircontemplé l’abîmequenous frôlons, qu’ilsoit permis d’en rechercher l’issue.Celle-ci peutêtregagnée àcertaines conditions : modération dujugement, etdivision deladifficulté en deux étapes. Aucune sociétén’estparfaite.

Toutescomportent parnature uneimpureté incompatible aveclesnormes qu’elles proclament, etqui setraduit concrètement parune certaine dosed’injustice, d’insensibilité, decruauté.

Comment évaluer cettedose ? L’enquête ethnographique yparvient.

Car,s’ilest vrai que lacomparaison d’unpetit nombre de sociétés lesfait apparaître trèsdifférentes entreelles,cesdifférences s’atténuent quandlechamp d’investigation s’élargit.

Ondécouvre alorsqu’aucune sociétén’estfoncièrement bonne ;maisaucune n’estabsolument mauvaise. Toutes offrent certains avantages àleurs membres, comptetenud’unrésidu d’iniquité dontl’importance paraît approximativement constanteetqui correspond peut-êtreàune inertie spécifique quis’oppose, surleplan delavie sociale, auxefforts d’organisation. Cette proposition surprendral’amateurderécits devoyages, émuaurappel descoutumes « barbares » detelle ou telle peuplade.

Pourtant,cesréactions àfleur depeau nerésistent pasàune appréciation correctedesfaits etàleur rétablissement dansuneperspective élargie.Prenons lecas del’anthropophagie qui,detoutes lespratiques sauvages, est sans doute cellequinous inspire leplus d’horreur etde dégoût.

Ondevra d’abord endissocier lesformes proprement alimentaires, c’est-à-direcellesoùl’appétit pourlachair humaine s’explique parlacarence d’autrenourriture animale, comme c’étaitlecas dans certaines îlespolynésiennes.

Detelles fringales, nullesociété n’estmoralement protégée ;la famine peutentraner leshommes àmanger n’importe quoi :l’exemple récentdescamps d’extermination leprouve. Restent alorslesformes d’anthropophagie qu’onpeutappeler positives, cellesquirelèvent d’unecausemystique, magique oureligieuse : ainsil’ingestion d’uneparcelle ducorps d’unascendant oud’un fragment d’uncadavre ennemi, pour permettre l’incorporation deses vertus ouencore laneutralisation deson pouvoir ; outrequedetels rites. »

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